Bainville, prophète oublié

Emmanuel Hecht, N.C., 2000+.

L’historien et journaliste monarchiste avait tout pour lui : lucidité, brio, maîtrise de tous les genres. Mais son talent est passé à la trappe. Une réédition de ses œuvres lui rend justice.

Le 14 novembre 1918, alors que les Français en liesse célèbrent l’armistice signé par l’Allemagne du Kaiser, un mauvais coucheur leur prodigue une douche froide dans les colonnes de L’Action française : « Devant quoi la France, au sortir de la grande joie de sa victoire, risque-t-elle de se réveiller ? Devant une République allemande, une république sociale-nationale supérieurement organisée et qui, de toute façon, sera deux fois plus peuplée que notre pays. » Cet empêcheur de penser en rond s’appelle Jacques Bainville (1879-1936). Journaliste et historien brillant, auteur d’un best-seller, une Histoire de France (1924), vendu à 300 000 exemplaires en vingt ans, et sans cesse réédité, et d’une trentaine de livres, il est aujourd’hui largement oublié. Comment Clio a-t-elle pu passer à la trappe l’un de ses meilleurs rejetons ? 
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Cet analyste doté d'un sixième sens, ce "chroniqueur lucide et sceptique de l'avènement d'un siècle de fer et du crépuscule d'une civilisation : celle de la bourgeoisie européenne" (Gueniffey), cette Pythie dont "la réputation d'écrivain a à peine survécu à l'oubli où une grande partie de son oeuvre a sombré" (Dickès), a l'air d'un éternel jeune homme, les cheveux plaqués et séparés par une raie, la moustache effilée, la cravate nouée entre deux ailes du col haut : un petit frère de Proust, en quelque sorte. Mais la vigueur de son propos, le classicisme de son écriture, la méfiance à l'égard de l'idéologie, en feraient volontiers aussi le glorieux aîné de Raymond Aron, vigie de la seconde moitié du xxe siècle. "Comme Aron, confirme Patrice Gueniffey, Bainville fut beaucoup lu, peu entendu, jamais suivi".

Source : L'Express

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Texte choisi et publié par Florent Descourtils, le 05/09/2021 -