Jacques Bainville historien !

Par René Hislaire.
Publié en 1936.
Catégorie principale : Bio & Biblio.

Il paraît qu’il existe encore, au fond de bibliothèques poussiéreuses, des vieux messieurs à lunettes, se promenant la loupe à la main dans des archives illisibles et des paperasses déchirées, assez audacieux pour lui refuser ce titre. Parlez-leur d’un homme qui, après trente ans de recherches, consacre 800 pages bourrées de notes et de références au mariage de Geoffroi Plantagenet avec l’impératrice Mathilde ou au titre des monnaies d’or sous Philippe le Bel. À la bonne heure ! Mais Bainville à qui six cents pages à peine suffisent pour camper un Napoléon définitif ! Il ne peut s’agir, à leurs yeux, que d’une biographie romancée, ce genre hybride qui leur fait horreur.

Il est vrai que Bainville n’encombre pas son récit de notes et de références. Certes, plus et mieux que quiconque, il est retourné aux sources, il a lu les vieux chroniqueurs, il a dépouillé les archives et les mémoires, mais, cela fait, il a refusé d’alourdir son texte. Il n’a pas voulu que son œuvre soit intelligible seulement à quelques douzaines d’érudits ; il a écrit non pas pour la masse tout court, mais pour la masse des lettrés à qui leurs occupations diverses n’ont pas enlevé le goût de s’instruire. L’histoire, pour lui, n’est pas une chose morte, propre à être enfouie au fond d’un cabinet noir, mais bien une matière vivante, riche de substance et d’enseignements, seule capable d’empêcher les hommes d’aujourd’hui ou de demain de répéter les fautes d’hier. Des événements de jadis, Bainville s’efforce de dégager la synthèse et les leçons et il y parvient toujours.

Dans un petit livre tiré seulement à quelques centaines d’exemplaires pour les bibliophiles et intitulé Paraboles hyperboliques bien qu’on n’y trouve, disait Bainville lui-même, « ni paraboles ni hyperboles » l’auteur de Napoléon définit comme suit sa manière de comprendre l’histoire : « Les sources ne sont pas tout. La plus grande difficulté d’écrire l’histoire, c’est d’expliquer les événements, et, pour les expliquer, de comprendre les opinions, les doctrines, les sentiments, les intérêts, les positions, tout ce qui détermine la politique, car rien n’a plus de puissance à une époque donnée, et, aux époques suivantes, il faut un grand effort de l’esprit pour se représenter les mobiles des hommes et les raisons de leurs attitudes. » Et ceci dans le Louis II de Bavière : « Discerner l’ordre d’importance des événements c’est peut-être la première condition partout. »

Expliquer, comprendre, discerner. Ces trois attitudes de l’esprit définissent à merveille Bainville, sa soif de pénétrer jusqu’au tréfonds de l’âme des hommes qu’il rencontre et qu’il juge au cours de ses recherches historiques. À ce triple devoir, il sera resté fidèle toute sa vie depuis les premières pages du Louis II jusqu’aux dernières pages des Dictateurs.




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Source
La Revue belge

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