En relisant le second “Faust”.

Par Jacques Bainville.
Publié en 1925.
Catégorie principale : Lettres & littérature.

Y a-t-il longtemps, me disait ces jours-ci un étranger ami que vous avez relu le second Faust ? Ouvrez-le et vous y verrez toutes les données de notre crise présente avec quelques bons avis en plus.

J’ai fait comme cet étranger m’avait dit. Au premier acte du second Faust, l’empereur tient conseil dans son palais. Il y a grande pénurie d’argent dans l’État. Le Chancelier se plaint. Le Grand Maître de l’Armée gémit. Le Grand Trésorier constate que la confiance se refuse : « Les portes de l’or sont barricadées ; chacun gratte, creuse et entasse, et nos coffres restent vides. » Le Maréchal du Palais montre que les économies sont impossibles : « Nous voulons tous les jours épargner et tous les jours nos besoins s’accroissent, et chaque jour s’aggravent mes soucis. »

Alors l’Empereur s’adresse à son Fou, qui est Méphistophélès, et Méphistophélès lui répond qu’il dépend de lui, maître souverain, de trouver l’argent qui manque. « Oh ! oh ! murmure la foule effrayée, celui-ci sait son affaire. Il s’introduit par le mensonge. Nous allons encore avoir un projet. »

Seul, pourtant, le Fou est raisonnable. Non, l’État ne manque pas de ressources. Il faut seulement savoir les trouver. « L’argent manque. Ce n’est pas au ras du sol qu’on peut le ramasser. La sagesse sait amener au jour ce qui est enfoui profondément. Il y a de l’or monnayé dans les veines des montagnes, dans les fondements des murailles. Mais ce que vous ne touchez pas est pour vous à des lieues, ce que vous n’étreignez pas a l’air de ne pas exister. »

— Sots discours, répond l’Empereur. Je suis las des sermons. L’argent manque. Eh bien ! fabriques-en donc.

— Je fabriquerai tout ce que vous voudrez, dit Méphisto, et même encore plus. Rien n’est plus facile. Mais prenez garde ; ce qui est facile est souvent ce qu’il y a de plus dangereux. Non, non, ce n’est pas par ces moyens-là que l’État obtiendra ce qui lui manque. Prends le hoyau et la bêche. Laboure toi-même, et un troupeau de veaux d’or surgira du sol pour toi.

Et, quand tout le monde est sorti, Méphistophélès exprime la morale de la fable : « Jamais les imbéciles ne comprendront que la fortune ne va pas sans peine. Ils posséderaient la pierre philosophale que le philosophe manquerait à la pierre. »

Le drame de la monnaie, des finances, la tragi-comédie de l’État qui veut obtenir de l’argent sans effort et en le ramassant « au ras du sol », Gœthe, de son temps, avait vu tout cela. Mais on craindra que M. Loucheur n’ait pas le loisir de relire le second Faust.

 

L’Action française, 10 décembre 1925.




Source
L’Action française (journal)
Collection bainvillienne (livre)

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