La Gaule romaine

Jacques Bainville, N.C., N.C..

S’il était possible qu’un seul être humain fût en possession d’une généalogie assez complète pour remonter à deux mille ans, de quoi s’apercevrait-il ? D’une chose qui, à première vue, paraîtra non seulement étonnante mais presque incroyable, c’est qu’une soixantaine d’ascendants seulement le séparent du jour où Vercingétorix se rendit à Jules César.

On compte en effet une moyenne de trois générations par siècle. Il suffit de se représenter soixante personnes placées l’une à la suite de l’autre. Cela ne fait pas une longue file, et pourtant, on dépasse légèrement l’an I de notre ère, c’est-à-dire qu’on tombe à peu près au moment où la Gaule commença à devenir romaine.

Jusqu’à la chute de l’Empire romain, il s’écoule ensuite un demi-millénaire. Le quart de nos ancêtres a donc partagé la vie de Rome, ce qui équivaut, dans une existence humaine, au temps qu’il faut pour élever un enfant et pour le conduire jusqu’à l’achèvement de ses études classiques. De là, découle l’importance énorme de la romanisation des Gaules sans laquelle nous ne serions pas ce que nous sommes.

On est donc également amené à penser que la victoire de Jules César est, dans notre histoire, un fait qui a déterminé tout l’avenir, puisqu’il a déterminé ce qui est le plus essentiel à l’homme, nous voulons dire son langage.

Camille Jullian, le grand historien de la Gaule, pense que cette entrée dans la dépendance de Rome fut un malheur. À son avis, notre génie eût été beaucoup plus original si la nation gauloise avait pu recevoir directement de la Grèce son initiation à la civilisation méditerranéenne, comme cela faillit arriver par Phocée. Il n’en a pas été ainsi et, d’ailleurs, il eût fallu que les circonstances fussent différentes pour que cela fût autrement.

Fortuit ou non, l’événement qui amena l’établissement des Romains dans les Gaules a, quand on y regarde de près, le caractère d’un événement nécessaire. Les Gaulois étaient braves. Ils avaient toutes sortes de qualités mais ils ne savaient ni s’organiser, ni s’unir. Eux-mêmes, autrefois, avaient été des envahisseurs et des migrateurs. Ils étaient menacés à leur tour par l’invasion des tribus germaniques et n’étaient pas capables de leur résister. Déjà les Cimbres et les Teutons étaient descendus jusqu’à Aix lorsque Marius, accouru avec ses légions, les avait exterminés. Jules César apparut pour rendre la même sorte de service. Il avait été accueilli comme un allié et un protecteur. Il est vrai qu’ensuite il ne s’en alla plus.

Mais il avait été appelé pour une intervention armée. Il fut retenu par certaines « cités » ou tribus gauloises qui étaient en rivalité avec d’autres. Les discordes civiles étaient le péché des Gaulois. Malgré Vercingétorix, héros de l’unité et de l’indépendance, elles livrèrent le pays aux Romains et elles secondèrent puissamment le génie militaire de Jules César.

Cent ans plus tard, l’assimilation était déjà faite, la fusion accomplie. Des Gaulois entraient dans le Sénat de Rome. On pouvait déjà parler des Gallo-Romains. Un pareil résultat, si vite obtenu, supposait sans doute des affinités naturelles. Il supposait aussi un intérêt commun en face des Barbares. On était deux pour repousser leurs invasions. L’empereur Julien qui aimait tant Lutèce, qui en avait fait sa résidence, la désignant pour son rôle futur de capitale, les avait chassés au-delà du Rhin. Avant lui, l’empereur Probus avait refoulé et châtié les Germains entrés fort avant dans le pays. En l’an 451, ce fut encore un général romain Aétius qui aida à vaincre Attila, « fléau de Dieu ».

Une autre conséquence, non moins importante, de la rapide romanisation des Gaules fut que le christianisme y pénétra de très bonne heure. Ainsi, à tous les égards et sous toutes les formes, nous avons eu une avance considérable sur d’autres pays et nous avons été mis à la tête de la civilisation.

Il y a quelques années, dans le célèbre théâtre antique d’Orange, une riche Américaine demandait ce qu’il faudrait pour avoir un monument pareil aux États-Unis. « Deux mille ans, Madame, » lui répondit quelqu’un.

C’était mieux qu’un mot d’esprit. C’était un mot historique qui s’applique à toutes nos origines et qui les explique.

Le jour où Rome ne fut plus capable de garantir la sécurité des Gaules, l’œuvre était partout accomplie. Les Gaulois étaient profondément latinisés. C’est pourquoi ils purent assimiler à leur tour les Francs, Burgondes ou Wisigoths qui vinrent s’établir chez eux. C’était le vaincu qui, par sa supériorité conquiert le vainqueur.

Rien de tel n’eût pu se produire si, par hasard, Vercingétorix avait pu battre Jules César. Nous avons conservé un culte légitime pour ce précurseur de l’indépendance nationale. Et pourtant nous savons bien que nous ne serions pas ce que nous sommes, si le grand capitaine romain ne l’avait pas emporté.

 

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Texte choisi et publié par Florent Descourtils, le 27/12/2021 -