L’Angleterre et l’Égypte

Par Jacques Bainville.
Publié en 1926.
Catégorie principale : L'entre-deux-guerres.

On demandait l’autre jour devant nous à un Anglais, écrivain de talent, intellectuel de race, ce qu’il pensait de la grève générale qui, à ce moment, venait d’éclater dans son pays.

– Je pense, dit‑il en martelant ses mots, qu’on en viendra à reconnaître que le peuple n’a aucun droit.

Lorsque l’Anglais est poussé à bout, lorsqu’il sort de son flegme, lorsqu’il se met à boxer celui qui a lassé sa patience, il va fort loin. Son libéralisme pèse peu ou plutôt c’est un lest qui est facilement jeté. Peut‑être les dirigeants de l’Empire britannique n’en sont‑ils pas encore venus à dire que le peuple n’a aucun droit. Mais ils sont tout prêts à se comporter comme si le droit du peuple égyptien devait recevoir des limites.

Les élections égyptiennes ont ramené en triomphe Zaghloul et ses partisans. L’Égypte ne se fatigue pas de manifester en faveur de sa « libre disposition » et de son indépendance. L’Angleterre ne se fatigue pas de maintenir son contrôle sur le canal de Suez, le Nil et le Soudan. Tout fait penser que, là‑dessus, elle sera irréductible. Le peuple égyptien ne semble pas moins irréductible dans sa volonté de disposer de lui-même. Un arrangement paraît difficile puisque l’organe des travaillistes, le Daily Herald lui-même, écrivait l’autre jour que, quant à la garantie et à la protection du canal, aucun Anglais ne pouvait transiger.

Pour que l’Empire britannique puisse durer, il faut au moins qu’il soit sûr de ses voies de communication. Déjà trop d’éléments dissolvants le travaillent. Des nationalistes, il n’y en a pas seulement au Caire. Il y en a dans l’Afrique du Sud, et ceux-là vont jusqu’à poursuivre l’abolition du drapeau anglais, de l’Union Jack, signe de ralliement des sujets du roi George sur toute la planète.

Avec l’Espagne, qui est l’Espagne de Primo de Rivera, nous venons de rendre service à l’Angleterre en mettant fin à la rébellion du Riff. Bien qu’il n’y ait pas de commune mesure entre un aventurier comme Abd el Krim et un homme cultivé comme Zaghloul, il n’en est pas moins vrai que la reddition d’Abd el Krim a combattu l’effet de la victoire électorale des zaghloulistes. Les deux ondes se seront contrariées en circulant à travers le monde musulman.

Mais Zaghloul aurait triomphé sans contre partie, l’Islam hostile n’aurait pas pleuré d’un œil tandis qu’il riait de l’autre, si des soldats français n’avaient détruit la « République du Riff ». Nous sommes tout disposés en France à reconnaître que la marine britannique est un des plus grands agents d’ordre qui existent dans le monde et que, sans elle, la barbarie renaîtrait, que tous les établissements européens, surtout d’Asie, seraient compromis rapidement. Pourquoi la politique anglaise poursuit-elle le désarmement de la France, comme si l’armée française ne jouait pas le même rôle que sa marine ? Quand il n’y en aura plus, les Anglais ne tarderont pas à le regretter. Et ils ont moins à craindre une France militariste qu’une France où il ne resterait plus rien de militaire.

 

L’Action française, 29 mai 1926.




Source
L’Action française (journal)
Collection bainvillienne (livre)

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