Le pari de l’Angleterre

Par Jacques Bainville.
Publié en 1925.
Catégorie principale : L'entre-deux-guerres.

 

Le colonel Harvey, ancien ambassadeur des États-Unis à Londres, a publié récemment des considérations extraordinairement pessimistes sur l’avenir de l’Angleterre. Selon lui, la Grande-Bretagne serait à jamais dans l’impossibilité de retrouver sa prospérité d’avant‑guerre. Écrasée par sa dette intérieure et par sa dette extérieure, ses prix de revient seraient trop élevés pour qu’elle pût retrouver ses marchés d’autrefois dans un monde appauvri et transformé. L’Angleterre serait sacrifiée comme pays producteur et devrait se contenter du rôle d’intermédiaire et de courtier des mers.

L’opinion du colonel Harvey a été contredite avec vigueur en Angleterre et en Amérique même. Il faut convenir que les arguments pour et contre sont d’une force égale.

Après 1815, la dette de l’Angleterre atteignait presque un milliard de livres sterling. Elle dépassait vingt milliards de nos francs d’alors. Ce chiffre paraissait démesuré et l’on douta longtemps que l’Angleterre pût supporter une charge pareille. Il y eut une grande hilarité lorsque, chez nous, l’utopiste Charles Fourier émit l’idée célèbre qui consistait à éteindre toute la dette anglaise en six mois par les œufs de poule.

On a beaucoup ri du système de Fourier. Il n’était pas beaucoup plus drôle que beaucoup d’autres plans que nous voyons prôner tous les jours en France. Au fond, le système de Fourier était un symbole. Il reposait sur l’idée de la progression indéfinie et c’est, effectivement, grâce au développement incessant du commerce et de l’industrie pendant le dix-neuvième siècle que le passif de 1815 a fini par être si léger à l’Angleterre qu’elle a pu, de 1914 à 1918, le multiplier par huit.

Les Anglais de 1815 ne pouvaient assurément compter ni sur les chemins de fer, ni sur les richesses immenses que, directement et indirectement, devait leur apporter la houille. L’acceptation de leur dette intégrale en bonne monnaie, en sterling (ce qui veut dire de bon aloi) et non en monnaie frelatée, était un acte de foi. C’est un acte de foi tout semblable que fait l’Angleterre d’aujourd’hui. La question est de savoir si la bonne fortune qui lui est échue au dix‑neuvième siècle se renouvellera au vingtième et si le progrès des richesses dans le monde suivra la même progression. En somme, l’économie de l’Angleterre repose sur la croyance au « de plus en plus ». Tout ce qu’on peut dire, c’est que c’est chanceux. Rien n’assure qu’elle ne gagnera pas encore son pari. Rien ne garantit qu’elle ne le perdra pas.

 

L’Action française, 21 décembre 1925.




Source
L’Action française (journal)
Collection bainvillienne (livre)

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