Le problème russe.

Par Jacques Bainville.
Publié en 1919.
Catégorie principale : L'entre-deux-guerres.

Il y a, dans la littérature anglaise, une page célèbre qui excuse tous les excès des révolutions. Macaulay y compare les peuples affranchis du despotisme à un prisonnier qui, sortant de son cachot, ébloui par la lumière, dirige d’abord mal ses pas. En vertu de cette image, toute révolution mérite crédit et le libéralisme anglais n’aura pas ménagé le sien à la révolution russe. De là cette indulgence pour le bolchevisme à laquelle le gouvernement britannique a failli un moment céder.

Quelle est, sur la Russie, la thèse qui a cours ? C’est une thèse sommaire et, par conséquent, féconde en causes d’erreur. On s’imagine, en gros, un peuple russe abruti par des siècles de tyrannie tsarienne, rendu incapable de se gouverner lui‑même et retombé sous un nouveau joug, le joug bolcheviste, après un essai de liberté. Il y a là un énorme contre‑sens historique. Tel quel, le tsarisme n’avait pas seulement constitué la Russie et « rassemblé la terre russe ». Il y avait introduit, par la force, contre le gré des habitants, la civilisation européenne. Il l’avait fait entrer dans le courant européen, et seulement depuis le dix-huitième siècle. Le tsarisme a été l’instrument du « progrès par en haut ». Cette européanisation, pour laquelle Pierre le Grand fut jadis tant admiré de nos philosophes, a pu être superficielle et artificielle. La Russie n’en a pas connu d’autre et si elle ne l’avait pas eue par les tsars elle n’en aurait pas eu du tout.

Avec le tsarisme et son administration, la pellicule civilisée de la Russie est tombée. Voilà le fait. On pouvait être sans illusions sur le gouvernement de Nicolas II. Ce qui était sûr, c’est que, ce gouvernement une fois disparu avec ses traditions importées des pays occidentaux, la Russie retournerait à ses origines orientales. Dostoïevski avait compris que le tsar et les bureaucrates étaient les alliés des intellectuels contre la barbarie. Dans la lutte des libéraux russes contre les bolcheviks, ce sont les vestiges inorganiques de la Russie européenne qui livrent combat à la Russie asiatique.

Lénine et Trotsky commenceraient-ils à s’en rendre compte ? Arrivés à Moscou avec le marxisme et le germanisme dans leurs bagages, ils semblent, d’après de curieuses indications, russifier le bolchevisme. Une correspondance de Stockholm adressée au Manchester Guardian signale en Russie une renaissance du sentiment religieux que Trotsky et quelques autres travailleraient à confisquer et à canaliser dans le sens de la révolution, après s’en être alarmés. Le mysticisme russe est une force et les bolcheviks trouvent qu’elle est bonne à prendre. Ils savent que la religion, en Russie, a toujours été associée au nationalisme, et qu’il vaut mieux l’avoir pour soi que contre soi.

Que valent ces renseignements ? On sait que le journal anglais qui les donne est, par son libéralisme exalté, favorable au bolchevisme. Pourtant, il ne serait pas inutile de les contrôler. La Russie est plus complexe qu’on ne pense et le fanatisme peut épouser bien des formes imprévues. Pour s’occuper utilement des affaires de cette masse humaine, il faut la comprendre et la connaître. Si la Russie tsariste a déçu l’Occident, si la Russie libérale l’a déçue plus encore, c’est parce que l’Occident ignorait l’une et l’autre. Il serait temps de ne plus se tromper. Et, pour ne plus se tromper, il faudrait être informé.

La Conférence de la paix va s’occuper de savoir comment la Russie pourrait être représentée et l’on agite des projets divers. Il y a des gens qui ne se consolent pas d’un Congrès sans Nesselrode ni Gortschakof et qui proposent d’y asseoir des Gortschakof en cire. Si l’on avait d’abord une idée un peu nette du pays et de ses habitants, on saurait peut-être mieux ce qu’il y a à faire avec les Russes.

 

L’Action française, 16 janvier 1919.




Source
L’Action française (journal)
Collection bainvillienne (livre)

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