La recherche des alliances et le premier amour.

Par Jacques Bainville.
Publié en 1920.
Catégorie principale : L'entre-deux-guerres.

Dans le gâchis de l’Europe orientale, la politique française cherche aujourd’hui sa voie. Elle ne la trouvera pas si elle continue à être obsédée par le souvenir de l’alliance russe.

La France a toujours eu besoin de contrepoids à la masse germanique et plus cette masse a grandi, plus il a fallu que le contrepoids fût gros. De l’autre côté de l’Allemagne unie, il ne pouvait y avoir, pour rétablir l’équilibre, que l’Autriche ou la Russie. Or, la Russie, en ce moment, nous est hostile pour des causes qui tiennent en partie au bolchevisme et aussi pour des causes qui ne tiennent pas au bolchevisme. Quant à l’Autriche, elle n’existe plus comme puissance. Et l’unité allemande subsiste. En face d’une Allemagne qui est celle du dix-neuvième siècle, nous devons chercher des alliés dans une Europe qui est à peu près celle du dix-septième siècle sinon celle du moyen âge. Voilà la situation vraie. Elle rend compte de ce qui s’est passé au mois d’août quand il a fallu s’apercevoir que les petits États de la fameuse « barrière » étaient très faibles et que nous ne pouvions pas compter sur eux.

Cette constatation rend certainement l’alliance avec la Russie désirable, quels que soient les déboires que cette alliance nous ait apportés dans le passé. Mais la Russie amie et alliée est loin. Elle est pour le moment en Crimée avec Wrangel. Mais si Wrangel était à Moscou, penserait-il comme il pense à Sébastopol ?

Il est possible que la Russie cesse un jour d’être bolcheviste. Est‑il certain que, pour être débolchevisée, elle sera nécessairement notre amie ? Le gouvernement des Soviets, succédant aux Kerensky et aux Lvov qui avaient totalement détraqué la Russie, a, bon gré mal gré, remis ses pas dans les pas des premiers tsars « rassembleurs de la terre russe » Hier, Lénine, dans l’Humanité, était comparé par Maxime Gorki à Pierre le Grand, ce qui devient une banalité et, d’autre part, M. Lucien Cornet, sénateur, observait dans un journal bourgeois que les bolcheviks « ont continué la politique des tsars » à l’égard de la Pologne et que les Polonais se sont défendus contre la Russie bolcheviste comme ils s’étaient défendus autrefois contre la Russie tsariste. Raisons nationales, également fortes à Varsovie et à Moscou.

Puisque les bolcheviks ont continué les tsars, pourquoi les tsars, s’il en revenait, ne continueraient‑ils pas les bolcheviks ? Les rêveurs d’alliance russe ne voient pas qu’il y a désormais une Pologne entre l’Allemagne et la Russie. Au temps de l’alliance, la diplomatie française à Saint-Pétersbourg prenait une précaution élémentaire : c’était de ne jamais parler des Polonais.

Il n’est pas interdit d’espérer qu’un jour nous retrouverons une Russie loyale, fidèle, où tous les Russes seront comme Nicolas II, où Nicolas II n’aura même plus de Sturmer. D’ici là, nous devons faire comme si la Russie était perdue pour nous. Nous n’organiserons jamais rien en Europe si nous ne pouvons pas nous détacher du premier amour de la troisième République.

 

L’Action française, 9 septembre 1920.




Source
L’Action française (journal)
Collection bainvillienne (livre)

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