Russes et Allemands

Par Jacques Bainville.
Publié en 1928.
Catégorie principale : L'entre-deux-guerres.

Le sultan Moulay Hafid, étant venu en France, vit des pompes à piston, trouva cet instrument admirable et en commanda vingt‑quatre douzaines qu’il emporta avec lui au Maroc. « Vous n’avez, dit‑il, à ses sujets, qu’à remuer ce levier et vous aurez de l’eau autant que vous en voudrez. » Mais comme Moulay Hafid avait posé ses pompes sur le sable, il ne vint pas une goutte de liquide et il accusa le fabricant français de l’avoir volé. C’est ce qui vient de se passer en Russie avec les ingénieurs allemands. Les Soviets commandent les machines les plus perfectionnées et les plus compliquées de la civilisation capitaliste et ils s’étonnent que rien ne marche dans leur pauvre, primitif et rudimentaire État communiste. Alors ils se fâchent et ils se plaignent d’être trahis.

Voilà le fond de l’affaire. L’arrestation des six ingénieurs allemands a été un incident digne du Thibet, de la Chine et même du Centre de l’Afrique, une colère de roi nègre. Les Allemands, du reste, ne se sont pas laissé intimider et leur gouvernement a obtenu la libération des prisonniers en quelques jours. De là à voir la fin des relations germano‑soviétiques, il y avait un pas.

Cependant ce pas a été franchi. L’Angleterre, qui a dû rompre avec Moscou après une expérience malheureuse, a construit aussitôt une interprétation optimiste de l’affaire. On a voulu y voir « la preuve d’un changement d’attitude du Reich en politique étrangère et d’une solidarité nouvelle entre les grandes puissances occidentales, qui serait, dans une large mesure, la conséquence de Locarno. » On a même annoncé la fin du traité de Rapallo « conclu à une époque où l’Allemagne se croyait maltraitée et méprisée par les alliés ». Bref un immense changement de front, l’Allemagne renonçant définitivement à toute arrière-pensée et collaborant joyeusement à l’ordre, au bonheur et à la prospérité de l’Europe. Le Daily Telegraph, après avoir donné la parole à ses voyants, observe avec raison qu’ils peignent la situation actuelle et future de trop belles couleurs.

Il est entendu que le bolchevisme se débat au milieu des difficultés qui tiennent à sa propre nature et qu’il ne peut résoudre sans sortir de sa doctrine, ce qui l’expose alors à des crises intérieures. Tel est le secret du conflit Staline-Trotsky auquel succéderait maintenant un conflit Staline-Rykov. Ce n’est pas une raison pour que le soviétisme succombe demain, même si l’Allemagne venait à rompre toutes relations avec Moscou. La force d’inertie de la Russie dépasse les limites qui sont concevables pour les Occidentaux. C’est une très grande force. Elle a joué pour le tsarisme avant de jouer pour le bolchevisme. Elle a joué contre Charles XII et Napoléon 1ᵉʳ. Elle est capable de neutraliser très longtemps les efforts des Napoléon de la finance.

Quant à l’Allemagne, ce serait très probablement une erreur de croire qu’elle se séparera jamais du monde russe. Elle y gardait bien de l’influence pendant la guerre et malgré la guerre ! La Russie est aussi nécessaire à l’Allemagne que l’Allemagne à la Russie. Y aurait-il rupture diplomatique, l’ambassadeur allemand serait rappelé de Moscou tandis que l’ambassadeur de France y resterait que, néanmoins, la place de l’Allemagne serait plus grande là‑bas que celle de n’importe quel autre pays. Le Russe n’aime peut‑être pas l’Allemand mais il ne peut se passer de lui plus que de thé. Et il y a trois quarts de siècle, bien avant Raspoutine et Lénine, qu’Alexandre Herzen a écrit : « Chez nous, tout est allemand, les boulangers, les pharmaciens, les sages‑femmes et les impératrices. »

 

La Liberté., 20 mars 1928




Source
La Liberté (journal)
L’Action française (journal)

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