Portrait, le cardinal de Richelieu

Jacques Bainville, Les Moments décisifs, 1938.

Le fameux cardinal a marqué dans l’Histoire par des choses extraordinaires. La plus notable de toutes c’est que prêtre, et faisant de la politique, deux choses qui réunies ne plaisent guère aux Français, il s’impose à eux à tel point que, par la légende malveillante elle-même, sa mémoire a encore grandi.

En son genre de gloire, il est unique. Louis XIV a ses maîtresses. Napoléon ses femmes, Mazarin son mariage secret. Richelieu est austère. Pour lui trouver des histoires galantes, il a fallu en inventer. Il ne prête ni à la frivolité ni à la familiarité ni à la petite anecdote d’alcôve. Il ne descend jamais des hauteurs. C’est peut-être ce que les Français admirent en lui par contraste avec le goût général d’une nation qu’il a beaucoup aimée, grandement servie, qu’il connaissait bien et qu’il ne flattait pas puisqu’il a dit (et ni Voltaire, ni Chamfort, ni Stendhal n’eussent dit mieux) qu’elle ne faisait rien « que par boutades ».

Il était né avec le don de la fascination. De son vivant il intimidait. Il prenait le pas sur tout le monde, sauf sur le roi. Un jour qu’il l’avait pris sur le prince de Savoie, son oncle s’écria : « Qui eût cru que le petit-fils de l’avocat Laporte passât devant le petit-fils de Charles-Quint ? » Il avait sous la pourpre une fierté bourgeoise et il était orgueilleux pour son pays. C’est encore une chose qu’en lui les Français ont aimée.

Il a eu en outre ce qui n’arrive qu’aux très grands hommes. Ils réussissent en tout, tout les sert. À toutes les époques, dans toutes les situations, dans tous les états d’esprit, leur mémoire trouve une actualité.

À chaque détour de notre Histoire, on rencontre Richelieu. Il est le type du grand ministre quand on se plaint d’en manquer dans l’État. On invoque sa tradition quand la diplomatie va mal, et l’on dit : « S’il était là », comme on le dit, quand la guerre ne va pas, de Napoléon. Tantôt on le loue d’avoir été le fidèle serviteur de la monarchie, tantôt on veut qu’il ait rabaissé l’autorité du roi. Les uns lui font un mérite d’avoir détruit la féodalité, les autres un reproche d’avoir commencé la centralisation. Les hommes de la révolution se recommandaient de Richelieu pour faire la guerre à l’Autriche, et lorsque Clémenceau achevait la ruine des Habsbourg, il sacrifiait encore aux mânes du Cardinal, peut-être à son insu. Enfin le romantisme en avait fait l’homme rouge suivi du bourreau et de la hache. Hugo, Vigny, Dumas, ranimaient encore son souvenir en le rendant odieux jusqu’au jour où Molé recevant à l’Académie l’auteur de Cinq-Mars justice de ces fables et sonna l’heure de l’histoire vraie.

Depuis, les historiens n’ont plus abandonné Richelieu. Quelquefois ils l’ont trop magnifié. Mignet veut qu’il ait eu « l’intention de toutes les choses qu’il a faites », ce qui n’est vrai d’aucun des plus grands génies de la politique. C’était la réaction nécessaire après le dénigrement. Aujourd’hui nous connaissons mieux le Cardinal, de plus près, par tant de travaux qui se poursuivent encore. Car Sainte-Beuve avec sa pénétration ordinaire l’avait annoncé : « La renommée de Richelieu, écrivait-il dans un Lundi 1854, ne peut que s’accroître avec les années et avec les siècles… Plus les générations auront été battues des révolutions et mûries de l’expérience, plus elles s’approcheront de sa mémoire avec respect et circonspection ».

Il n’avait obtenu le pouvoir qu’en 1624, et il y était arrivé autant par sa patience que par sa valeur. Louis XIII lui gardait rancune d’avoir été l’homme de Concini et se défiait du candidat de la reine-mère. Mais déjà Richelieu était prince de l’Église. Le chapeau et la pourpre le servirent dans le civil, si j’ose ainsi dire. Et il acheva de vaincre les répugnances du roi non seulement par son assiduité au travail et par la rigueur de ses vues, mais par la constance de son attachement au principe fondamental de la monarchie qui était que le roi gouverne avec son conseil.

Jamais Richelieu n’entreprit rien contre l’autorité royale dont le dépositaire était d’ailleurs jaloux. On a représenté un Louis XIII en servitude, subissant un ministre impérieux qu’il haïssait. C’était presque aussi faux que la légende qui a succédé à celle-là et qui les montre tous deux en communion quotidienne de pensée. La vie n’est point telle. Richelieu sut toujours ménager le roi, souvent le persuader, parfois lui obéir. Il sut avoir ce qu’il fallait de souplesse, comme tous ceux qui sont parvenus aux hautes charges et qui y sont restés. C’est pourquoi la part de Louis XIII et celle du ministre dans les événements du règne ne se voient pas du premier coup d’œil. Il a fallu l’attention des historiens modernes. Gabriel Hanotaux, le Duc de La Force, Gustave Fagniez, Louis Batiffol, pour rétablir la vérité sur cette collaboration. Richelieu ayant toujours eu soin que « le roi et son conseil » fussent inséparables. Nous savons ainsi que pour les exécutions capitales qui sont demeurées célèbres, le ministre penchait pour la clémence tandis que le roi restait inexorable.

Et pourtant c’est le ministre qui en a pris et longtemps gardé le renom d’un cœur inaccessible à la pitié et d’un esprit uniquement politique sacrifiant tout à la raison d’État.

Il serait moins grand s’il n’avait eu des sentiments humains et s’il ne les avait écoutés, dans la mesure où il lui était permis de leur obéir. Surtout il était ménager de la vie et du sang des Français. Il est l’homme qui a fait le plus de grandes choses en immolant le moins d’existences et obtenu le plus de résultats aux moindres frais. Un de ses plus beaux titres à l’admiration est là. « À nul prix d’argent disait-il, la conservation des hommes et celle d’un État ne sauraient être trop chèrement achetées ».

Nous avons vu qu’il était entré aux affaires en 1624. Il n’entreprit la lutte directe et à main d’armée contre la Maison d’Autriche qu’en 1635. Il avait reculé autant qu’il avait pu l’heure de l’intervention. Il avait laissé les Danois d’abord, les Suédois ensuite, user les forces de l’Empereur. Il s’était comporté en somme à la façon du président Wilson (si l’on peut les comparer l’un à l’autre), qui, entré le dernier dans la guerre, avait dicté la paix. La guerre de 1914 n’a duré que quelques mois pour les États-Unis. La guerre de Trente Ans fut abrégée d’un tiers pour la France.

C’était un ennemi redoutable avec lequel il fallait se mesurer. Les victoires de l’Empereur avaient rendu la guerre inévitable à moins de livrer l’Europe à la Maison d’Autriche et d’attendre que celle-ci attaquât la France. Cette lutte dont il connaissait les difficultés, (les grandes affaires ne vont jamais sans grandes difficultés), Richelieu s’y prépara durant les années de répit qui lui furent laissées. C’est là qu’il se montra grand politique. Il livrait le moins possible à la fortune et il eût volontiers adopté la maxime de Napoléon selon qui le hasard à lui seul ne fait rien réussir. Son génie tout réaliste consistait à distinguer les rapports exacts des choses et à apprécier les conditions nécessaires au succès. Son œuvre essentielle fut de rendre la France capable de soutenir une vaste guerre, car il fallait résister aux forces réunies de l’Allemagne et de l’Espagne. Pour cela il n’importait pas seulement d’avoir une armée et une marine, il fallait encore de l’autorité, de l’ordre et de la discipline dans l’État. Il fallait avoir la France en main et, pendant la minorité de Louis XIII, bien des forces anarchiques s’étaient réveillées.

Écraser les cabales et les complots n’était pas la plus lourde partie de la tâche. Gaston d’Orléans, frère du roi, conspirait, et Chalais, chargé de garder dans le devoir le jeune prince remuant, avait été infidèle à sa mission. Il eut la tête tranchée. Les gentilshommes qui enfreignaient la loi sur le duel par défi de libres féodaux subirent le même sort. Nous avons vu que Richelieu eût préféré adoucir la peine et que Louis XIII ne le permit pas. Boutteville, Chalais, des Chapelles, Montmorency, Cinq-Mars et de Thou passèrent pour des victimes touchantes et le Cardinal pour un tyran sanguinaire. Il a gardé longtemps la même réputation que Louis XI qui, pourtant, comme lui, n’avait frappé que des grands. « Le peuple, disait Richelieu avec résignation, blâme quelquefois ce qui lui est le plus utile et même nécessaire. » Les survivances de la féodalité réfractaire et militante étaient réprimées. En les détruisant, la monarchie était dans son rôle. Et pourtant la foule, pour qui le sentiment passe avant tout, plaignit ceux dont, à travers l’histoire elle s’était plainte elle-même. La philosophie de Richelieu dans son célèbre Testament Politique s’alimente de ces contradictions.

Mais ces complots, ces jeux de princes, n’étaient rien auprès de la conspiration permanente des protestants et de leur « État dans l’État. » Il était impossible de passer à l’action extérieure en gardant cet adversaire à l’intérieur. Dans les places de sûreté que leur avait accordées l’Édit de Nantes, les protestants bravaient la monarchie, ils formaient de véritables petites Républiques, qui recevaient le secours de l’étranger. S’emparer de La Rochelle, leur capitale, qui communiquait avec l’Angleterre, était une opération préliminaire indispensable. Richelieu, par un siège célèbre, la poursuivit jusqu’au bout. Quand La Rochelle eût enfin capitulé, les rebelles protestants du Midi furent vaincus sans peine. Ces « enragés », comme les appelait le poète Malherbe cessaient d’être dangereux.

Ils l’avaient été beaucoup plus que les intrigants dont Richelieu eut encore à se défaire. Aucun épisode de sa vie n’est plus célèbre que la « journée des dupes », parce que c’est un renversement de situation tout à fait scénique. On se croirait au théâtre. Marie de Médicis, de toute son influence de mère, pèse sur le roi pour qu’il chasse le ministre. La cabale est bien montée. Marillac, le Garde des Sceaux, doit recevoir la succession de Richelieu qui sera exilé, arrêté, peut-être envoyé à Vincennes ou à la Bastille, et qui déjà s’apprête à fuir, non sans jouer d’abord le tout pour le tout. Il entre, forçant les consignes, dans la pièce où le roi s’entretient avec la reine-mère qui éclate en fureur, exige le renvoi de Richelieu, demande à son fils s’il lui préférera un « valet ».

Richelieu, en larmes, offre toutes les solutions possibles, tandis que le roi reste impassible et à la fin lui ordonne de se retirer. Tout le monde croit que le règne du ministre est fini, et Marillac triomphe, lorsque Louis XIII fait appeler le Cardinal et lui renouvelle sa confiance, ajoutant que s’il doit respect à sa mère il est « plus obligé à son État ». Quelques heures plus tard, c’est Marillac qui reçoit l’ordre d’exil.

Il y a là une tragédie toute faite et une tragédie classique qui respecte l’unité d’action et de temps, presque de lieu. Mais Richelieu a rencontré d’autres difficultés que celle de reconquérir les quatre pieds carrés du cabinet du roi. Il a connu les tribulations de la grande politique et de la guerre. Il a été tout près du désastre. « L’année de Corbie », celle où l’invasion avança si loin que les Parisiens s’enfuirent, fut une année où il dut déployer une énergie extrême, ce qu’il appelait superbement cette « vertu mâle » qu’il faut quand il s’agit du salut public. Ce fut un de ces moments de « patrie en danger » où les chefs jouent leur tête. Mais, et c’est là que Richelieu excellait, il fallait encore savoir « négocier en combattant », et il eut à résoudre des contradictions dont nul autre que lui, peut-être, ne pouvait sortir, par exemple lorsqu’il devait appuyer en Allemagne les princes protestants rebelles à l’Empereur, sans trahir la cause du catholicisme et tout en réduisant les protestants français à l’obéissance.

Il a très bien dit qu’il fallait avoir une méthode et non un système, précepte qui est bon ailleurs qu’en politique, et que les philosophes, les militaires, les médecins reconnaîtront pour le leur. Richelieu est naturellement cartésien. Il est bien du temps de Descartes, et rien, d’ailleurs, n’interdit de supposer qu’il a lu le Discours de la Méthode. Il lisait, il écrivait. Il faisait des vers et des tragédies. On a raillé ses faiblesses et même ses jalousies d’auteur. Mais d’abord les Français aiment assez qu’un grand homme ait pour travers le goût de la littérature. C’est tout à fait à la mode de chez nous. La fondation de l’Académie a peut-être fait plus pour la gloire de Richelieu que des négociations compliquées et heureuses.

Il a pressenti l’avenir du journalisme et sa collaboration à la Gazette Théophraste Renaudot, ancêtre des journaux de France, est un de ses titres de gloire qui, de plus, lui donne un cachet de modernité. Mais surtout il fut, en prose, un écrivain excellent, au point que seul un caprice de Voltaire a pu mettre en doute ce Testament Politique où la « griffe du lion » se reconnaît. Comme presque tous les hommes qui ont eu du génie politique, comme César, comme Frédéric II, comme Napoléon, Richelieu a eu des moyens d’expression supérieurs, ce qui prouve qu’on ne conduit pas les hommes sans savoir leur parler. Et il n’y a pas non plus de véritable grandeur sans celle de l’esprit. Il est remarquable que, de son temps, on ait dit de lui ce qu’ont dit à leur tour de Napoléon tous ceux qui ont approché l’Empereur, et que le même mot « d’homme extraordinaire » leur ait été appliqué à tous deux.

On le détestait et on l’admirait. Il dépassait de trop haut le commun des mortels. Seul, peut-être, Louis XIII le pleura. C’était, disait-il, « mon meilleur ami ».

Richelieu mourut le 4 décembre 1642. Sept mois plus tard son maître le suivit dans la tombe. Ils avaient été unis par le service. L’un et l’autre, et chacun à son rang, ils avaient observé la maxime que le Cardinal s’était faite à son propre usage : « La première condition de celui qui a part au gouvernement des États, est de se donner du tout au public et ne penser point à soi-même ».

 

Les Moments décisifs, 1926.

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Texte choisi et publié par Florent Descourtils, le 14/11/2021 -