Napoléon III

Jacques Bainville, N.C., N.C..

C’est peut-être grâce à la poésie du mythe napoléonien que la France du XIXᵉ siècle, qui avait inauguré son histoire par la plus célèbre dictature de tous les temps, devait la renouveler sous le nom d’Empire. Les Bourbons avaient ramené la paix et restauré les finances. Contre une opinion nationale exagérément sensible, et qui, tout à coup, pour l’Espagne, pour la Belgique ou pour l’Égypte, poussait par la voix de Thiers à la guerre contre l’Angleterre, Louis-Philippe avait maintenu la tranquillité de son pays et de l’Europe. Mais cela ne suffisait pas aux survivants des grandes convulsions, et moins encore à leurs fils. Lamartine résuma tout en un mot assez criminel : « La France s’ennuie. » Il est vrai que la prospérité est ennuyeuse ; les occasions de se distraire et d’embellir la vie n’allaient pas manquer.

Grâce au papier imprimé né dans l’île de Sainte-Hélène, grâce aux chansons, aux romans, aux légendes, aux poèmes, à Hugo, à Béranger, la légende napoléonienne était prête. Un frêle archiduc autrichien – le Fils de l’Homme – était mort à vingt ans. Qui allait porter les espoirs des bonapartistes ?

D’après les règles établies par Napoléon lui-même, c’était au fils aîné de Louis et d’Hortense que devait aller la couronne. Avec son frère, le jeune Napoléon s’enthousiasmait pour les idées nouvelles, tentait peut-être de chercher un trône en Italie. Tous deux devenaient carbonari, conspiraient contre le pape. En 1831, l’insurrection des Romagnes faillit réussir, mais l’aîné fut tué d’une balle au cœur dans les Apennins. Son frère Louis devenait l’héritier de l’Empire.

Ce n’était qu’un jeune homme doux et rêveur, admirateur éperdu du fondateur de la dynastie, et peut-être assez peu apte à recueillir l’héritage. Heureusement, il y avait sa mère. Le cardinal Consalvi avait dit un jour au pape :

— Dans la famille de Napoléon, il n’y avait qu’un homme. Il est en cage. Il ne reste plus rien.

— Il reste la reine Hortense, avait répondu Pie VII.

C’est cette femme frivole, aimable, plus créole encore, semblait-il, que Joséphine, sa mère, mais si intelligente, qui devait refaire l’Empire. Son fils avait écrit (on a toujours écrit beaucoup dans cette famille) un Manuel d’artillerie, des Rêveries poétiques, des Considérations sur la Suisse. Il restait en relation avec les chefs bonapartistes et les républicains, unis dans la haine des Bourbons et des Orléans. Un jour, il s’imagina que l’heure était venue : il avait gagné un colonel de Strasbourg, crut la garnison à lui, se présenta dans la ville, et fut presque aussitôt arrêté. Hortense fit intervenir ses amis, Mme Récamier en particulier, et on gracia le prétendant, d’une manière adroite et un peu humiliante.

Il s’embarqua pour l’Amérique, et en revint pour voir mourir sa mère, à laquelle il devait tant. Le testament politique d’Hortense est un chef-d’œuvre de sens pratique et d’audace : « Le rôle des Bonaparte, disait-elle, est de se poser en amis de tout le monde. Ils sont des médiateurs… Ne nous fatiguons jamais d’affirmer que l’Empereur était infaillible et qu’il y avait un motif national à tous ses actes… On finit par croire ce qu’on dit à satiété… En France, on a facilement le dessus dans les discussions quand on invoque l’histoire. Personne ne l’étudie et tout le monde y croit… Je vous l’ait dit : surveillez l’horizon. Il n’est comédie ou drame qui, se déroulant sous vos yeux, ne puisse vous fournir quelque motif d’intervenir comme un dieu de théâtre. » Et pour finir : « Le monde peut bien être deux fois pris au même lacet. »

C’est ce qui arriva. Exilé en Angleterre après la mort d’Hortense, Louis-Napoléon publia d’abord en 1839 ses Idées napoléoniennes, où il parle du fondateur de sa dynastie comme d’un dieu. Il y résumait l’essentiel de ses idées : la paix en Europe par la délimitation des groupes ethniques, la conciliation de la liberté et de l’autorité, la distribution des terres incultes, l’accès de la classe ouvrière à la propriété, le libre échange. C’était le moment où le prince de Joinville ramenait en France les cendres de Napoléon. L’occasion, cette fois, était-elle bonne ? Il débarqua à Boulogne, un aigle déplumé sur l’épaule, et fut arrêté plus vite encore qu’à Strasbourg. Il allait sombrer sous le ridicule : une condamnation sévère l’en sauva.

Dans le fort de Ham où on l’enferma, le prétendant bonapartiste travailla. Il écrivit sur l’extinction du paupérisme, sur le canal de Nicaragua, sur l’électricité, sur le sucre de betterave, sur l’artillerie. Pendant six ans, il eut le temps de monter maints projets. En 1846, il apprit que son père se mourait, et prépara son évasion, qui réussit d’une manière assez simple : il sortit du fort de Ham sous la blouse que lui avait prêtée un ouvrier maçon du nom de Badinguet. Le sobriquet en resta au neveu du grand Empereur.

Les événements allaient lui ouvrir l’accès du pouvoir. En 1848, c’est la chute de la monarchie, la République. Louis-Napoléon est candidat à la présidence. Il l’emporte par cinq millions et demi de voix sur sept millions de votants.

Il lui restait à rétablir l’Empire. Il ne s’y décida qu’au bout de trois ans, assez satisfait, au fond, de son ascension rapide, scrupuleux aussi sur le serment qu’il avait fait de respecter la Constitution. Pourtant, l’Assemblée se méfie de lui, refuse d’augmenter sa liste civile et d’amender les textes pour permettre sa réélection. C’est alors qu’il songe à un coup de force contre les députés dont la majorité était d’ailleurs monarchiste mais n’avait pu s’entendre pour ramener la monarchie, étant divisée en légitimistes et orléanistes.

Le coup d’État du 2 décembre 1851 est demeuré un modèle de coup d’État fait « à l’intérieur » du pouvoir. Les hommes qui l’ont accompli sont Persigny et surtout Morny, qui était, dit-on, le fils adultérin du général de Flahaut et de la reine Hortense, par conséquent le propre demi-frère du futur Empereur.

Tout fut préparé pour donner le change. La veille du coup d’État, anniversaire d’Austerlitz, le prince-président donnait une soirée à l’Élysée. Ni Morny, ni Persigny n’y parurent. Ils n’arrivèrent que sur le tard, lorsque les derniers visiteurs furent partis. Le prince distribua les rôles, chargea Morny de l’Intérieur, donna à Persigny mission d’occuper le Palais-Bourbon, au général de Saint-Arnaud d’organiser l’état de siège, à M. de Maupas d’arrêter quelques personnalités gênantes : Cavaignac et Thiers entre autres.

Le lendemain matin, Louis-Napoléon sortit à cheval, accompagné de Saint-Arnaud et du vieux roi Jérôme, le frère de Napoléon, avec lequel il venait de se réconcilier. Il traversa Paris, revint à la présidence, acclamé à peu près partout. On lui annonça qu’on avait enfermé à la caserne d’Orsay deux cent vingt députés. La résistance légale avait été nulle. Le lendemain, les députés de la gauche tentèrent d’organiser des barricades. La répression fut assez dure, et « l’opération de police un peu rude » dont on a parlé plus tard menaça un instant de mal tourner. Certains départements se rebellèrent.

Saint-Arnaud, Persigny et Morny donnèrent alors des ordres sévères : on mit en état de siège trente-deux départements, on arrêta cent mille citoyens, on expulsa quatre-vingt-quatre députés.

Le 20 décembre, le suffrage universel, par sept millions et demi de voix contre six cent mille, approuvait Louis-Napoléon Bonaparte et lui confiait la présidence pour dix ans. La dictature était ratifiée.

Un an après, après une campagne de discours assez habile, et l’affirmation répétée que « l’Empire, c’est la paix », le président relevait le titre d’Empereur. La République, encore une fois, avait disparu.

Pendant les dix-huit ans de son règne, Napoléon III s’efforça à la fois de réaliser ses propres idées, humanitaires et sociales, et de maintenir sa dynastie. À l’extérieur, il soutint le fameux principe des nationalités, aida à la constitution du royaume d’Italie, intrigua maladroitement en Allemagne et pratiqua avec Bismarck, qui se jouait de la naïveté, la vaine « politique de pourboires » qui devait le laisser isolé à la fin de son règne. Il engagea enfin ses troupes dans la désastreuse aventure du Mexique, où il pensait établir un Empire en faveur de Maximilien d’Autriche. À son bénéfice, il faut noter qu’il réunit à la France, en 1860, la Savoie et le comté de Nice.

À l’intérieur, l’Empire fit une besogne mêlée. L’administration, habilement réorganisée suivant les principes napoléoniens, donna en général satisfaction. L’Exposition de 1867 sembla marquer l’apogée du nouveau régime, accepté par l’ensemble du pays. L’opposition des républicains et des exilés, dont le plus notable était Victor Hugo, n’y pouvait rien.

Les épigrammes de Rochefort célèbres à Paris n’avaient presque pas d’écho en province. L’Empire restait solide, mais le dictateur couronné doutait de lui-même et de son règne. Il s’abandonnait à la fatalité et la maladie l’affaiblissait. Un mot de lui, une boutade, en dit long sur son état d’esprit :

— Comment voulez-vous que les affaires marchent ? L’impératrice est légitimiste, je suis républicain, il n’y a que Persigny qui soit bonapartiste.

Lorsqu’il se fut décidé à adoucir un régime assez absolutiste, sans liberté de la presse, et sans régime parlementaire véritable, on crut que l’Empire libéral, succédant à l’Empire autoritaire, allait lui donner la durée. Le plébiscite de 1870 prouva encore à Napoléon que le pays était avec lui. Trois mois plus tard, par les manœuvres de Bismarck, la guerre éclatait. La France, mal armée, mal préparée, sans alliés, s’y lança témérairement. À Sedan, la deuxième dictature napoléonienne s’achevait par un désastre qui pour longtemps devait discréditer en France le pouvoir personnel.

Toutefois, pour les dictateurs futurs, Napoléon III avait laissé un exemple et une expérience : il avait fait confiance au suffrage universel contre les parlementaires et le suffrage universel lui avait donné raison. Plébiscite est même resté synonyme de dictature. En 1889, le général Boulanger, à son tour, faillit réussir par le bulletin de vote, mais il négligea de s’emparer du pouvoir lorsque la foule parisienne était pour lui. Son entreprise échoua. Si bien que, pour la France, et du moins jusqu’à ce jour, on peut dire que, si les révolutions se font dans la rue, les coups d’État ne sont que du modèle 18 Brumaire ou 2 décembre, c’est-à-dire organisés à l’intérieur par des hommes qui sont déjà au gouvernement.

C’est presque un axiome. On pourra utilement s’en souvenir.

 

Ref:Hrld

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Texte choisi et publié par Florent Descourtils, le 27/12/2021 -