Par où atteindre la Russie ?

Par Jacques Bainville.
Publié en 1920.
Catégorie principale : Révolution russe.

Devant le péril de l’Est, les Alliés donnent l’impression de patauger. Les bolcheviks le voient bien. L’Allemagne aussi : l’Entente n’a pas de politique. Elle ne sait par quel bout prendre une Europe que le maréchal Wilson appelait, l’autre jour, un chaos. L’Entente, en vingt‑quatre heures, passe du système des concessions aux mesures de rigueur. Elle est aussi peu cohérente que le traité de Versailles, qui craque, de l’aveu universel, mais dont elle dépend et qui la lie, au moins autant que l’Allemagne.

Tout ce qui arrive, arrive par l’effet de ce traité. On ne sortira pas des difficultés présentes et qui réapparaîtront tôt ou tard, même si le danger immédiat est écarté, à moins d’avoir, pour commencer, une idée nette de la situation.

Et la situation se résume ainsi :

1° L’Allemagne, vaincue de la guerre, soumise à de lourdes obligations, garde, avec son unité, sa puissance politique. Elle reste le seul grand État, la seule masse organisée de l’Europe centrale. Elle conserve donc les moyens d’obtenir sa libération, sinon sa revanche. Ses sentiments, ses instincts, ses intérêts nationaux la pousseront toujours à profiter des circonstances et à se servir de sa position et de ses forces pour essayer d’échapper aux conséquences de sa défaite.

2° La Russie est une autre vaincue de la guerre. Elle a perdu le contact avec l’Europe, et ses « fenêtres » sur l’Occident. Bolcheviste ou non, elle s’efforcera toujours de les reprendre. Les territoires dont elle est privée à l’Ouest s’adaptent exactement à ceux dont l’Allemagne est privée à l’Est. L’alliance de 60 millions d’Allemands et de 100 millions de Russes contre les faibles États qui les séparent est presque fatale, sans compter qu’au point de vue économique, Allemagne et Russie sont complémentaires.

3° À l’unité allemande, il n’existe pas de contrepoids dans l’Europe centrale. Il n’en existe pas davantage contre l’alliance germano-russe. L’ancienne politique fondait ses combinaisons d’équilibre soit sur la Russie, soit sur l’Autriche. Il n’y a plus d’Autriche et la Russie est hostile. Concluez : c’est le vide.

4° Les nouveaux États créés par le traité de Versailles ne sont pas un secours. Ils sont une charge. La « barrière » était une plaisanterie. Le « rempart » était de roseaux. Attaquée d’un seul côté, la Pologne n’a pas pu tenir. Que serait-ce si elle était attaquée simultanément par la Russie et par l’Allemagne ?

5° Les nouveaux États, dits de nationalité, sont faibles. Ils sont inférieurs à leurs ennemis par le nombre et par les ressources. Ils n’ont ni administration, ni organisation et le patriotisme ne tient pas lieu de tout. Ils ont des frontières indéfendables. Ce sont des peuples qui ont perdu jadis leur indépendance, qui ne l’ont retrouvée que par miracle, qui le savent, qui connaissent leurs faiblesses ‑ même politiques ‑ et qui ne veulent pas tout jouer sur un coup de dés. Les Tchéco-Slovaques sont, de ces peuples, ceux qui ont, à ce qu’on dit, l’éducation politique la plus avancée. Ils le montrent bien. Voilà quinze mois qu’ils nous répètent, par M. Benès, leur inamovible ministre des affaires étrangères, que, quoi qu’il arrive, leur attitude sera celle de la neutralité. Ils ne trompent pas les puissances occidentales. Ce sont les puissances occidentales qui se sont trompées.

6° Admettons toutefois qu’une ligue des petits États soit possible. L’efficacité de leur concours militaire se juge à celui de la Pologne, qui a pourtant une armée nombreuse, des soldats braves et patriotes. Il faudrait encore payer ce concours douteux par des subsides, par des renforts et, de plus, par des avantages politiques qui détruiraient quelques‑unes des dispositions établies par les traités, car ces États, pour la plupart, sont insatisfaits, quand ils n’ont pas entre eux des sujets de querelles et de rivalité. La Hongrie s’est proposée pour la croisade anti-bolcheviste. Ce serait, bien entendu, à condition que la paix qui la concerne fût révisée. L’exemple ne sera pas perdu.

7° Nous ne pouvons, en définitive, compter que sur nous-mêmes dans une Europe déséquilibrée et désarticulée. Par quel bout la saisir ?

8° La Russie est invulnérable. On ne l’atteint pas directement par l’Ouest. Les plus grands capitaines, Charles XII et Napoléon, s’y sont cassé le cou. Sans la Révolution russe, l’Allemagne n’aurait pas eu la paix de Brest-Litovsk. Et encore, après Brest-Litovsk, elle n’a pas pu seulement être maîtresse de l’Ukraine. Quand la Russie devient dangereuse pour l’Europe, tout ce qu’on peut obtenir, c’est de lui barrer la route (guerre de Crimée, San Stefano) et de créer des circonstances politiques telles (congrès de Paris, congrès de Berlin, paix de Brest-Litovsk) qu’elle rentre dans ses steppes et qu’elle s’y tienne en repos.

Conclusion qui nous ramène au point de départ : le péril étant celui d’une alliance germano‑russe, c’est par l’Allemagne qu’il faut le conjurer et le prévenir. Pour désarmer la Russie, il ne faut plus avoir à compter avec une grande Allemagne. Dans une histoire du temps jadis, deux cochers étant en querelle, le premier donne des coups de fouet au voyageur de l’autre qui riposte et cingle le voyageur du premier. Les bolcheviks frappent les Polonais pour nous atteindre. En frappant l’Allemagne nous atteindrons les bolcheviks.

 

Et il n’y a pas à sortir de là.

 

L’Action française, 12 août 1920.




Source
L’Action française (journal)
Collection bainvillienne (livre)

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