Un grenier où l’on a faim

Par Jacques Bainville.
Publié en 1928.
Catégorie principale : Révolution russe.

L’ administration soviétique a, comme on le sait, le commerce russe en mains. Elle se livre en ce moment, sur tous les marchés où il y a du disponible, à de vastes achats de blé. Jadis la Russie était un des greniers du monde, un puissant producteur de céréales. Au bout de dix ans de régime marxiste, elle ne peut plus se nourrir elle‑même. Pitoyable résultat !

Elle alla crier famine
Chez la fourmi, sa voisine.

Les Soviets se sont humiliés jusqu’à demander des crédits aux puissances capitalistes. Maintenant ils leur demandent du pain.

Qu’est-il arrivé ? La réalisation d’une prophétie de Proudhon. Dans sa vieillesse, bien revenu du socialisme, l’homme qui avait dit : « La propriété, c’est le vol », reçut un jour une lettre où on lui demandait à quels signes on reconnaîtrait la révolution sociale. Et Proudhon répondit : « Quand les boutiques seront fermées, quand les transports ne marcheront plus, quand le paysan gardera sa récolte le fusil à la main, alors vous pourrez dire que c’est la révolution sociale. »

On peut le dire en Russie. Assez longtemps, la Terreur et le Guépéou aidant, les choses ont pu marcher. Les villes avaient une faible population par rapport aux campagnes. Il n’était pas très difficile de les nourrir. On a fait durer assez longtemps le système dit des « ciseaux » que l’on ouvrait et que l’on fermait tantôt au profit des ouvriers, tantôt à l’avantage des paysans. Cependant, le moment inéluctable est venu, celui où le paysan, maître de la terre, mais ne pouvant jouir des fruits de son travail, n’a ensemencé que juste assez pour satisfaire à ses propres besoins et a résisté farouchement aux réquisitions.

C’est ainsi que, peu à peu, la famine a gagné dans un pays qui, sauf certaines régions déshéritées, était jadis une terre d’abondance. Les Soviets ont fait des efforts désespérés dans tous les sens. Ils n’ont pas pu se soustraire à la loi commune qui est de manger et, pour manger, d’acheter la nourriture. Pour avoir de l’argent, après avoir épuisé les ressources que leur avait laissées le tsarisme et celles que leur avaient données les spoliations, ils ont remis en train les exportations de pétrole. Mais qu’ils paient au comptant ou à crédit le blé qu’ils achètent en ce moment‑ci, il reste que la Russie, au lieu de contribuer à l’alimentation des autres peuples, vient maintenant chercher chez eux une part de son pain, ce qui ne peut avoir d’autre effet que d’accroître le prix de la vie et des subsistances dans le monde aux dépens des travailleurs.

Mais, dit-on, cela ne peut plus durer. Le régime soviétique touche à sa fin. Un effondrement économique et financier le guette. Tel est, effectivement, l’avis de personnes que l’on tient en général pour sérieuses, ‑ jusqu’à ce qu’elles tombent, par exemple, d’un avion. Cependant la Russie n’est pas un pays comme un autre. Aucun pays d’ailleurs n’est comme un autre. La Russie diffère de tous surtout par la lenteur avec laquelle s’y accomplissent les événements et par sa capacité presque infinie de souffrir et de se priver. Comme le prouvent ses propos, rapportés par Caulaincourt et qui sont publiés en ce moment par M. le duc de La Force, Napoléon se trompait encore sur les Russes pendant la retraite de Moscou. Cet exemple doit rendre prudents les faiseurs de pronostics avec dates à l’appui.

 

L’Action française, 7 juillet 1928.




Source
L’Action française (journal)
Collection bainvillienne (livre)

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