L’abandon de Riga.

Par Jacques Bainville.
Publié en 1917.
Catégorie principale : Révolution russe.

On nous parle beaucoup de l’Europe future qui doit sortir de la guerre. En attendant, si nous nous retournions vers le passé ? Nous verrions que l’œuvre de Pierre le Grand est en train de tomber en morceaux et que l’Europe du nord retourne à un état semblable à celui où elle se trouvait avant l’apparition de la puissance russe.

Riga perdu, et perdu sans bataille, c’est pour la Russie un recul de deux siècles. En 1915 encore le sang moscovite s’était réveillé lorsque les Allemands avaient attaqué Riga à la fois par terre et par mer. L’héritage de Pierre le Grand avait été sauvé par un effort héroïque succédant à de longues semaines d’une déprimante retraite. Cette fois l’ennemi est entré dans Riga sans coup férir. La flotte russe n’aurait pas même été là pour protéger la ville, le cas échéant, contre une attaque maritime, car la flotte russe, de la Baltique n’existe plus : tous ses officiers instruits et capables, comme désignés d’avance aux mutins, ont été tués au cours des révoltes d’Helsingfors et de Cronstadt.

C’est ainsi que la Russie nouvelle vient de perdre sans gloire cette « fenêtre » sur la mer Baltique dont la conquête avait marqué jadis sa promotion au rang d’État européen. Jusqu’alors la Russie n’avait été qu’une sorte de canton asiatique. C’est à partir du moment où la Baltique eut cessé d’être un lac suédois, où la Russie y eut accès, que l’empire des Romanof commença de compter en Europe et de communiquer avec les puissances occidentales. Par là, nous pouvons mesurer la régression dont la démocratie russe est menacée.

L’ancien lac suédois sera‑t‑il demain un lac allemand ? Le séparatisme finlandais, qui ne pourra manquer de se sentir encouragé par la prise de Riga, peut singulièrement aider les opérations de l’Allemagne, qui y possède d’ailleurs de nombreuses intelligences. Cependant l’histoire nous enseigne aussi que la Russie a obtenu son débouché sur la Baltique en même temps qu’au sud‑ouest elle s’emparait de l’Ukraine. La défaite de Mazeppa est contemporaine de la conquête de la Livonie, Cette relation va‑t‑elle se rétablir ? Or, le mouvement séparatiste ukrainien ne se ralentit pas, et l’Ukraine garde la mer Noire. Sans la résistance héroïque des Roumains, qui sait où en serait en ce moment Odessa ?…

Ces dangers, cette dilapidation de l’héritage national, ces sombres perspectives feront-elles réfléchir les Russes ? Leur démocratie est-elle capable de sentir qu’elle est menacée de la pire et de la plus réelle des régressions, la régression géographique ? Comprendra-t-elle aussi combien les formules peuvent coûter cher ? À n’écouter que le principe des nationalités, l’Allemagne a bien sur Riga autant de droits que la Russie. Dans cette ancienne cité hanséatique, les Allemands vont entendre leur langue, retrouver les souvenirs de Brême, de Lübeck et de Hambourg. Est‑ce pour cela que les Russes ont cédé Riga sans combattre ? C’est un système qui pourrait les mener loin.

 

L’Action française, 5 septembre 1917.




Source
L’Action française (journal)
Collection bainvillienne (livre)

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