Vorochilov et Tolstoï

Par Jacques Bainville.
Publié en 1927.
Catégorie principale : Révolution russe.

Quelques personnes commencent à prophétiser la chute des Soviets. La conquête de la Chine par le communisme était, dit-on, leur dernière carte. Les dirigeants et les doctrinaires de Moscou ont toujours professé que le succès définitif du bolchevisme en Russie dépendait de la révolution universelle. Si, après l’Europe, l’Asie se ferme à la révolution, le pouvoir soviétique n’a plus qu’à disparaître.

On pourrait répondre, il est vrai, que l’autocratie russe a duré longtemps après que l’Europe s’était mise au régime constitutionnel et qu’il a fallu les circonstances extraordinaires de la guerre pour la renverser. Rien ne dit que les Soviets repliés sur eux-mêmes ne dureront pas encore longtemps. Ils n’abdiqueront, comme tous les autres gouvernements, que le jour où ils y seront contraints et forcés et non pas parce qu’ils auront reconnu que leur théorie était en défaut.

Rien ne dit non plus que, s’ils se sentent près de périr, ils n’essaient de se sauver par une solution violente. C’est ce que tendrait à indiquer le rapport sur la situation de l’armée rouge que le commissaire à la guerre Vorochilov a lu au Congrès de tous les Soviets de l’Union. Du résumé qu’en a donné le Times, voici un passage assez frappant, au moins comme signe d’un état d’esprit :

Tout le discours de Vorochilov repose sur ce principe qu’il est nécessaire de retarder le choc avec le monde occidental jusqu’au jour où les forces militaires soviétiques, suffisamment entraînées, pourront être certaines de vaincre. Pour Vorochilov, et d’autres dirigeants, le conflit est inévitable, mais il se produira plus tard. Vorochilov a adressé des injures à la Société des Nations qui, d’après lui, aurait complètement échoué. La période actuelle, dit‑il, peut se comparer à la période qui a précédé la grande guerre. Aucun tribunal, aucun traité ne peuvent arrêter la course aux armements, qui est activement menée dans les petits et dans les grands États. Toutes les nations, y compris les nations frontières, de la Finlande à la Roumanie, se préparent à la guerre contre les Soviets. L’orateur a violemment reproché au Parlement britannique ses récentes allusions aux armements des Soviets.

Suit un tableau de la force et des faiblesses de l’armée rouge, de ce qu’elle a fait et de ce qui lui reste à faire. S’instruisant par l’exemple de la guerre, où la Russie ressentit si cruellement l’insuffisance de son armement et de son matériel et dut recevoir l’aide de ses alliés, Vorochilov recommande le développement des industries de guerre et la fabrication immédiate de vastes stocks de munitions.

Dans ce programme de préparation à la « lutte finale », impossible de dire quelle est la part de l’illusion, celle du bluff et celle de la vérité. Ce que nous retiendrons, c’est un mot de Vorochilov sur la nécessité d’organiser la guerre chimique. « Il faut, a-t-il dit, que nous développions cette branche jusqu’à l’extrême limite, car nous ne sommes pas tolstoïens. »

Cette ironie est, dans l’ordre des idées, le plus cruel châtiment qu’ait reçu la doctrine de l’apôtre Tolstoï.

 

L’Action française, 2 mai 1927.




Source
L’Action française (journal)
Collection bainvillienne (livre)

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