Cromwell, le lord dictateur

Jacques Bainville, Les Dictateurs, 1935.

Entre l’antiquité et les temps modernes, l’idée de dictature semble abolie. L’idée manque et aussi la chose. Le moyen âge disparaît dans cette sorte de Légende des siècles. Pourquoi ? Avant tout parce que le régime féodal reposait sur un ensemble de droits et de devoirs tellement réglé qu’il n’y avait pas de place pour les usurpateurs. La hiérarchie des autorités légitimes dispensait de recourir à des pouvoirs extraordinaires et illégitimes. On observe d’ailleurs que l’Italie, où la féodalité ne régna jamais que d’une manière très imparfaite, fut la première, dans la vie tumultueuse de ses cités, à ranimer l’image du tyran. Qu’on se rappelle seulement le drame de Lorenzaccio.

Mais voici un cas qui mérite toute réflexion. Où apparaît le premier dictateur du type contemporain ? En Angleterre. Et qu’est-ce que l’Angleterre ? La « mère des Parlements », le pays qui a adopté pour lui-même et, par imitation, répandu chez les autres le régime des assemblées. Cromwell tend déjà à laisser croire que la dictature est un phénomène qui accompagne les révolutions, la démocratie et le système parlementaire.

Au XVIIᵉ siècle, en Angleterre, les Stuarts avaient voulu copier la monarchie française. Mais Charles Iᵉʳ n’était pas Louis XIII, Buckingham n’était pas Richelieu, et les Anglais n’étaient pas les Français.

Le roi et son favori, à côté de grandes qualités de noblesse, de générosité, d’amour réel du pays, montrèrent un goût du faste, des manières brillantes et cavalières qui, parce qu’il fallait beaucoup d’argent pour les soutenir, irritaient les marchands anglais devenus l’élément le plus riche et le plus puissant de la nation. À cette cause de mésentente entre les bourgeois et le roi s’ajoutait une cause religieuse.

La religion d’État était la Haute-Église, très voisine du catholicisme, que les marchands de la Cité, chez qui la fortune développait en même temps le goût de l’indépendance et de l’argent, trouvaient détestable à cause de son principe d’autorité et de sa liturgie dispendieuse.

La raison avouée n’était pas celle-là, mais bien la « corruption romaine » et le « papisme » dont les puritains se plaignaient en se voilant la face. Pourtant leur corruption à eux était plus coupable, le péché d’avarice étant plus grave que celui de prodigalité, aux termes mêmes de la Bible, bien que rien n’empêche d’invoquer le Seigneur en faisant la caisse.

Olivier Cromwell appartenait à la bonne bourgeoisie campagnarde. La remarque a son importance en raison du côté « militaire » de sa carrière. Né à Huntington le 25 avril 1599, il mena l’existence d’un gentilhomme, et s’il devint chef de bande ce fut parce qu’il avait naturellement le génie militaire d’un chef d’armée. Si Cromwell était né dans la Cité avec le goût ou la tradition du négoce, il est probable que Charles Iᵉʳ n’aurait pas eu la tête tranchée.

On a dit que le Protecteur avait mené une jeunesse libertine. Même si c’était vrai, ce serait sans grand intérêt. Il faut plutôt observer et retenir ses hérédités galloises et celtiques qui expliquent en partie son mysticisme, son fanatisme, son goût du prêche, son souci du salut des âmes, son caractère plus passionné que raisonnable. La sévérité de l’Oxfordshire où il vécut contribua à faire de lui le mélancolique, le nerveux et le violent que ses contemporains ont décrit et que ses actes dénoncent.

Olivier Cromwell débuta dans la vie publique, en 1628, comme député de Cambridge aux Communes. Il n’y resta que trois mois. Quand fut dissous le Parlement, Cromwell rentra paisiblement chez lui.

Il s’installa à Saint-Yves avec sa famille, s’occupa d’élevage et aussi de l’organisation de prêches puritains pour lutter contre l’influence catholique de la reine que la Cour était accusée de subir et contre la puissance grandissante de la Haute Église qui, pour les protestants, semblait annoncer la prochaine soumission de l’Angleterre à Rome.

En avril 1640, le roi, qui avait besoin de ressources et qui ne pouvait les obtenir qu’avec le consentement du Parlement, le convoqua à nouveau après une interruption de onze ans. Cromwell y siégea comme représentant de Cambridge.

Dès les premières séances, le conflit éclata entre le roi et les parlementaires. La défiance de ceux-ci, le mépris souverain de celui-là rendaient toute entente impossible. Le 5 mai, Charles convoqua les Communes à la Chambre des Lords, et, en termes irrités et méprisants, il prononça la dissolution du Court Parlement. Cette assemblée avait eu trois semaines d’existence.

Encore une fois, Olivier revint chez lui. En novembre, nouvelle convocation des Communes. Cromwell fait le voyage de Londres. Il a quarante ans et il est encore tout à fait obscur. Un de ses collègues, sir Philip Warwick, a laissé de lui un portrait peu flatté, avec « son habit de drap tout uni, grossièrement coupé ; son linge grossier ; sa rapière serrée contre sa cuisse. » « Il parlait, ajoute sir Philip, avec une éloquence pleine de ferveur. Le motif de son discours n’était guère raisonnable : il plaidait pour un domestique qui avait distribué des libelles contre la reine. Je dois avouer que l’attention avec laquelle ce gentilhomme fut écouté diminua beaucoup ma révérence pour cette grande assemblée. »

Bientôt des sujets plus sérieux, des controverses dogmatiques donnèrent au député de Cambridge l’occasion de s’imposer. Dans les discussions théologiques qui occupaient les commissions du Parlement, Cromwell usait d’un langage obscur, prophétique, propre à séduire des assemblées que la passion religieuse emportait.

Le désaccord grandissait entre le roi et les parlementaires. Les Puritains traitaient le roi de « méprisant » parce qu’il ne voulait pas discuter avec des hommes qui prenaient leurs désirs pour des commandements de Dieu ; de « borné » parce qu’il ne voulait rien céder des principes de la monarchie. L’entente devenait impossible. La « Grande Remontrance » où tous ces griefs étaient rassemblés, qui développait avec plus de vigueur la « Pétition des Droits » fut votée en novembre 1640.

Cromwell y avait eu sa large part par la véhémence qu’il avait mise à soutenir le projet, faisant ressortir que les députés seraient tout puissants dans la lutte contre le monarque, le jour où le Parlement disposerait du commandement des troupes. « Le Parlement, disait-il en substance, ne peut être victorieux que s’il a une armée à sa disposition. On n’oblige ni ne force personne avec des phrases et des mots. Il y faut des soldats et des armes. » En fait, si le Parlement anglais n’avait pas eu dans son sein un chef capable de lever et de commander une armée et de battre à plate couture l’armée régulière, il aurait eu le même sort que le Parlement judiciaire de Louis XV dont les membres furent reconduits chez eux par les dragons.

À l’origine du pouvoir de Cromwell, il y a les « Côtes de Fer » de même que Mussolini a eu les chemises noires et Hitler les chemises brunes, similitude que nous avons déjà rencontrée et que nous rencontrerons encore.

Cromwell sentit pendant ces journées agitées de l’hiver de 1641 qu’il était de taille à assurer la charge de commander cette armée. Son instinct ne le trompait pas. Sa véritable personnalité va se révéler dans la guerre et l’on se demande pourquoi il n’est pas resté dans l’histoire sous le nom du général Cromwell. L’idée que l’on aurait de son œuvre serait plus claire.

À peine la rupture était-elle consommée entre le Parlement et la couronne, et le roi sorti de Londres pour prendre la tête des troupes royalistes, que Cromwell aidait de toutes ses forces à l’organisation des forces restées fidèles au Parlement.

En septembre, il écrit : « J’ai une compagnie adorable. Vous respecteriez ces soldats si vous les connaissiez. » On sent chez lui le militaire né. Il aime ses hommes, puritains enragés comme lui et qui ne demandent qu’à martyriser l’ennemi au nom des saints principes. Il leur impose une discipline de fer. Après quelques rencontres où il fait merveille, il est successivement promu colonel, puis lieutenant général.

À la bataille de Marston-Moor, le 2 juillet 1644, où l’armée puritaine se rencontre avec les troupes royales, c’est Cromwell qui forme l’aile droite, avec les deux mille cinq cents hommes qu’il commande.

La gauche et le centre sont enfoncés, les troupes de Charles crient déjà victoire, quand Cromwell et les siens contre-attaquent et emportent la décision. C’est de ce jour qu’on les appela les « Côtes de Fer » et que leur renommée s’étendit au point que leur présence dans un engagement faisait en leur faveur préjuger de la victoire.

Pendant toute une année de guerre civile victorieuse, la réputation de Cromwell, chef de guerre s’affirme. Le Parlement lui réserve le poste de commandant en chef de la cavalerie. Cromwell justifie sa confiance en écrasant les troupes royales à Naseby, le 12 juin 1645.

La première guerre civile s’achevait par un triomphe éclatant du Parlement. C’est à Cromwell qu’on le devait.

Pendant trois ans, il ne cesse, tant à Westminster qu’à l’armée, d’exciter les passions contre Charles Iᵉʳ. Il s’emploie à rallumer la guerre civile dans le dessein de s’emparer du roi, car il a compris que si Charles lui échappait, jamais la faction puritaine ne pourrait imposer ses principes.

De là, logiquement, il en arriva au crime du 9 février 1649, à la « cruelle nécessité » de supprimer le monarque. Nécessité aussi vaine que cruelle. Le jour même de l’exécution de Whitehall, Charles II, âgé de vingt-neuf ans, est proclamé en Écosse par le comte de Montrose ; l’Irlande catholique le reconnaît. Le phénix de la monarchie renaît sous les yeux de Cromwell. Pendant le procès du Roi, lorsque Bradshaw, le Président du Tribunal, prononçant l’acte d’accusation, déclara qu’il parlait « au nom des communes assemblées en Parlement et du bon peuple d’Angleterre », une voix angélique, celle de la courageuse lady Fairfax, s’éleva d’une tribune pour crier : « C’est un mensonge ; pas la moitié, pas le quart du peuple d’Angleterre. Olivier Cromwell est un traître. »

Ce sentiment était celui de toute l’Angleterre non puritaine. Aussi dès le lendemain de la mort du roi, la confusion dont souffrait le pays se trouva multipliée. Jamais la bataille des sectes et des factions civiles n’atteignit un degré plus aigu que dans l’Angleterre de 1650.

Du jour où il est le maître, Cromwell voit presque toute l’Angleterre se tourner contre lui et, sans la troupe disciplinée et fanatisée qui le protégeait, il aurait rapidement subi le même sort que le Roi. Pour comble, les difficultés naquirent au sein même de cette troupe de partisans. Quand les Côtes de Fer étaient parties en guerre, c’était, leur avait-on dit, pour rétablir le Paradis sur la terre, c’est-à-dire pour avoir la liberté, l’égalité, la fraternité, et surtout le partage des biens. Or, la guerre continuait avec sa discipline et ses privations. Alors, les Côtes de Fer devinrent les Niveleurs et prétendirent prendre eux-mêmes la part qui leur revenait. La répression d’Olivier fut immédiate et inflexible. Comme Robespierre frappera les « exagérés », il noya dans le sang ses « adorables » compagnies et ainsi retrouva son empire sur ce qui en restait.

Il a de nouveau son instrument en main pour poursuivre sa carrière apocalyptique. L’Irlande et l’Écosse se révoltent « au nom du Roi ». Il passe en Irlande, animé d’une « furie sanguinaire » et en neuf mois réprime le soulèvement, dans les journées décisives de Drogheda et Wexford. Puis c’est le tour de l’Écosse dont il écrase les troupes à Dunbar et à Worcester.

Cromwell a vaincu tous ses ennemis. Il règne. Il est nommé lord Protecteur. Il a toute la puissance. Qu’en va-t-il faire ? Rien. Littéralement rien ; il ne sait quel régime adopter. Il dit « qu’une organisation qui rappellerait le pouvoir monarchique serait très pratique » et instaure un gouvernement militaire qui semble bien pire à la nation que l’absolutisme de Charles Iᵉʳ. Lorsque les mécontents disent : « Nous nous sommes battus pour que la nation puisse se gouverner selon son choix », Cromwell répond avec une impuissance pleine d’angoisse : « Mais, où le trouverons-nous, ce choix ? Chez les épiscopaliens, les presbytériens, les indépendants, les anabaptistes ou les égalitaires ? » L’infirmité de la dictature anglaise se trahit dans cette réponse.

Mais il faut trouver l’ironie suprême de cette aventure qui n’en manqua pas dans le fait que les principales difficultés que le Protecteur rencontra vinrent du Parlement.

Cromwell n’avait fait la guerre civile que pour obliger Charles Iᵉʳ à gouverner avec le Parlement, et voilà que lui-même reconnaissait qu’il était impossible de n’arriver à rien s’il s’inclinait devant cette institution. Avec sa résolution coutumière et sans s’embarrasser du précédent encore présent à toutes les mémoires, appuyé sur ses troupes et surtout sur sa réputation militaire, il pénétra à Westminster le 20 avril 1653 et, d’une voix tranchante : « Allons, allons, dit-il aux députés ébahis, nous en avons assez. Je vais mettre fin à votre bavardage… Il ne convient ni à l’intérêt de ces nations, ni au bien public, que vous siégiez ici plus longtemps. Je vous déclare donc que je dissous ce Parlement. »

Les députés se séparèrent sans esquisser la moindre résistance et Cromwell, par dérision, fit mettre sur la porte de la salle des séances l’écriteau fameux : Chambre non meublée à louer. Bientôt, cependant, il se retrouva seul, tellement seul au milieu d’un pays divisé, dont il renonça bientôt à apaiser les disputes, qu’en désespoir de cause il se décida à convoquer de nouveau le Parlement.

Déception nouvelle, chaque fois qu’il fait appel aux députés pour adopter des mesures propres à ramener l’ordre, sa majorité diminue, les attaques contre lui se font plus vives, et chaque fois le Protecteur constate davantage l’incompétence, la mauvaise volonté, la légèreté de l’assemblée. Le loup devenu berger ne pense plus qu’à mordre. Une seconde session ne dure que dix jours, et le 4 février 1658, les députés convoqués s’entendent dire : « Tout cela ne tend qu’à faire le jeu du roi d’Écosse… De tout cela il ne peut sortir que de la confusion et du sang. Je crois qu’il est grand temps de mettre fin à votre session et je dissous ce Parlement. Que Dieu juge entre vous et moi. »

C’est la dernière déclaration publique d’Olivier Cromwell. Il est au bout de ses forces et de sa vie. Il meurt le 3 septembre 1658.

Moins de deux ans après, l’Angleterre s’enrouait à force d’acclamer la restauration de Charles II. L’immense effort de Cromwell n’avait abouti qu’à convaincre l’Angleterre qu’un autre Stuart vaudrait mieux qu’un dictateur.

Cromwell était parti en guerre au nom de la liberté contre l’absolutisme, et, après s’être emparé du pouvoir, il avait vu qu’il ne pouvait le conserver et l’exercer que par la force, selon sa formule :… « ayant dit ceci, Moi, ou plutôt le Seigneur, exigeons de vous… », formule que n’aurait jamais osé employer n’importe quel roi représentant du droit divin, et qui d’ailleurs aurait été bien vain si Cromwell n’avait pas eu sa bonne armée à sa disposition. La preuve en est que, quand le paisible Richard Cromwell succéda à son père, et prouva jusqu’à l’absurde qu’il était bien trop courtois pour passer à cheval sur le ventre de ceux qui n’étaient pas de son avis, alors, tout le système « cromwellien » s’effondra comme un château de cartes et l’Angleterre revint à la monarchie des Stuarts.

Quatorze ans de désordre, de guerre civile, de massacres et de tyrannie n’avaient exactement servi qu’à renforcer la monarchie en la faisant apparaître comme mille fois préférable.

Depuis, les Anglais ont pu changer de dynastie. Ils ne se sont plus livrés à un héros des « Côtes de Fer » ou des « Têtes Rondes ».

 

Les Dictateurs, 1935.

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Texte choisi et publié par Florent Descourtils, le 08/12/2021 -