Le secret du roi.

Par Jacques Bainville.
Publié en 1911.
Catégorie principale : Temps modernes.

Il est devenu aussi banal que possible de parler du Secret de la République en évoquant le Secret du Roi. Le Secret du Roi ? Il y a plus d’un malin qu’on embarrasserait fort si on lui demandait quelques précisions là-dessus.

Et la vérité oblige à dire que ce n’est pas non plus très facile… Louis XV, Rosbach, le traité de Paris, les « plus mauvais jours de notre histoire »… Bon ! Mais encore ? Si vous prétendez que le Secret fut une chose abominable, qu’il a fait le malheur de notre pays, je vous répondrai qu’il a recueilli le suffrage d’un libéral aussi sévère, d’un doctrinaire aussi attaché aux principes constitutionnels et aussi ennemi de l’absolutisme que le fut le duc de Broglie. Je vous confierai encore qu’un historien démocrate, une vieille barbe authentique comme Henri Martin professait de l’admiration pour le Secret du Roi. Et quand j’aurai ajouté que Vergennes, le grand Vergennes, dont on apprend au collège à prononcer le nom avec respect, avait fait ses premières armes dans les cadres de la diplomatie occulte, j’espère que vous aurez la curiosité d’entendre une explication.

On a dit du Secret que c’était le vice de Louis XV. Si, selon le mot de je ne sais plus qui, le vice n’est qu’une mauvaise habitude, cette mauvaise habitude datait de la minorité du roi. Rien ne ressemble à l’état de République comme une minorité. Lorsque le souverain est un enfant, lorsque l’autorité royale est au berceau, les factions se querellent, les partis se forment et parlent haut, les ambitions, les intérêts personnels prennent le pas sur l’intérêt général. Ainsi en avait-il été au temps de la Fronde. Ainsi en fut-il durant la Régence. Comme de nos jours, la carence du pouvoir excita les vaniteux.

Ils furent alors légion, les princes, les grands, les ministres qui, ayant chacun son idée, chacun son plan, chacun ses visées, s’efforcèrent de faire prévaloir leur système aux dépens du système rival, de briller même aux dépens du bien public, d’asseoir leur fortune politique jusque sur la ruine du pays par des accords conclus en sous-main avec l’étranger.

Et puis, il y avait un autre élément.

L’opinion publique, que nos contemporains ont la naïveté de considérer comme un phénomène nouveau, existait alors. Si elle n’était ni plus perspicace ni plus éclairée, elle était certainement plus exigeante qu’aujourd’hui. Or l’opinion publique, au dix-huitième siècle, avait une idée fixe : c’est qu’il fallait faire la guerre à l’Autriche. On l’avait faite sous Richelieu, on l’avait faite sous Louis XIV ; la grandeur de la France était sortie de cette lutte : l’opinion, routinière, ne voyait pas plus loin. Les temps et les circonstances avaient pu changer. Louis XIV, avant de mourir, avait pu, dans des instructions mémorables, recommander une nouvelle politique… Ça ne faisait rien. Le peuple français, en ce temps-là, voulait manger du Habsbourg. Le ministre qui ne lui en donnait pas, comme ce pauvre cardinal Fleury – si sage et si clairvoyant, cependant – était un mauvais citoyen, un pleutre et un traître…

Alors, comprenez-vous ? Les gouvernants de cette espèce de République qu’était la Régence, tenus de flatter l’opinion, de lui faire plaisir, affectaient de terribles allures anti-autrichiennes et, dans l’ombre, nouaient au-dehors cent intrigues où ils se perdaient. Ces républicains avant la lettre jouaient déjà une sorte de Comédie de la Revanche – sauf ceci que Louis XIV n’avait pas laissé de revanche à prendre.

Quand Louis XV devint majeur, le pli était pris, la diplomatie secrète avait acquis la force d’une institution qui fonctionnait avec régularité. Il y avait une politique étrangère officielle qui sauvait les apparences, qui donnait satisfaction à l’opinion publique toujours anti-autrichienne, qui contentait ce qu’un historien très républicain a appelé une « manie » populaire, « le parti pris de la nation de ne consulter que ses traditions au lieu de ses intérêts. » (Le célèbre journal du bourgeois parisien Barbier traduit parfaitement cet état d’esprit.) Et derrière cette façade, il y avait une autre politique étrangère, quelquefois heureuse, quelquefois malheureuse, qui essayait, par des tâtonnements, de trouver la vérité, c’est-à-dire l’utilité. Ce fut le Secret du Roi, qui changea souvent de direction, mais qui obéissait, en somme, au principe posé et suivi par les grands hommes d’État et répété par les petits, que la politique étrangère ne se fait pas sur la place publique.

Vous objecterez que Louis XV a eu tort d’employer un procédé fâcheux, de se servir d’un moyen que lui avaient légué les intrigants de la Régence ?… Mais qu’est-ce que vous diriez si je vous répondais que l’honnête Louis XVI, ennemi de tous les abus, ayant, avec Vergennes, fait une diplomatie au grand jour, ne réussit qu’à monter sur l’échafaud où le suivit la reine, dont le seul crime fut d’être « Autrichienne » ?

 

L’Action française, le 17 novembre 1911.




Source
L’Action française (journal)
Collection bainvillienne (livre)

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