Aristote à l’Hôtel Drouot.

Par Jacques Bainville.
Publié en 1933.
Catégorie principale : Economie & Finance.

Un observateur méthodique des faits sociaux, un observateur de l’école de Taine, attentif à ce qui s’élabore sous nos yeux, ne manquerait pas de noter un certain nombre de phénomènes et de symptômes annonciateurs des temps prochains.

La commune de Trignac est actuellement aux prises avec des difficultés financières en comparaison desquelles celles de l’État français sont peu de chose. Qu’est-il donc arrivé ? Il était venu s’établir sur le territoire de cette commune une usine, longtemps prospère, et qui ne versait pas moins de 600 000 francs de taxes au budget municipal. La crise est venue. L’usine a dû fermer ses portes. La principale ressource de Trignac a disparu et les édiles se trouvent devant un déficit qu’il leur est impossible de combler. Ce qui s’est produit là nous montre, comme dans un microcosme, ce qui menace de se produire en plus grand, ce qui est même peut-être déjà en voie d’accomplissement sans qu’on s’en aperçoive.

Il est tentant de faire supporter par les plus riches la plus forte part des charges publiques. C’est une tentation à laquelle les assemblées et les ministres des finances succombent aisément. C’est même l’habitude des démocraties parce que la conviction populaire, profondément enracinée, est que les « gros » peuvent payer et qu’il leur en restera toujours plus qu’il ne leur en faut. Autrement dit, tout le système repose sur ce postulat que les riches seront toujours riches ou qu’il y aura toujours des riches.

Alors, s’il n’y en avait plus, ce serait terrible. Les finances d’inspiration socialiste seraient comme celles de la commune de Trignac. La source à laquelle elles s’abreuvent serait tarie.

Seulement ce ne sera pas un seul contribuable qui disparaîtra tout d’un coup. La pénurie viendra par un épuisement graduel des cotes les plus importantes. Il sera donc nécessaire (et ce mouvement a déjà commencé) de rejeter le fardeau sur les cotes immédiatement inférieures. On sait très exactement ce que donnent au Trésor public les revenus qui dépassent un million. Le jour où il n’y aura plus de revenus de cette taille, il faudra bien répartir la charge entre les autres, de sorte que, de proche en proche, on en arriverait à frapper les revenus qui sont actuellement exemptés.

La fortune acquise et la fortune en voie d’acquisition sont frappées en vertu d’un système qui les suppose immortelles. La cité antique avait déjà connu cette contradiction et n’avait pas réussi à la résoudre. Fustel de Coulanges a montré comment, dans les démocraties de l’antiquité, l’exploitation de la richesse avait pris d’abord des formes légales.

On aura lu longtemps comme des curiosités d’un âge révolu que les « gros » de l’antiquité étaient obligés de construire des trirèmes à leurs frais et de donner des fêtes au peuple. Mais M. François-Albert ne vient-il pas d’écrire que l’essence du progrès était de dépenser de plus en plus, les démocraties ayant droit au demi-luxe et aux divertissements ? La dépense doit bien être supportée par quelqu’un.

« À Mégare, comme dans d’autres villes, dit Aristote, le parti populaire, s’étant emparé du pouvoir, commença par prononcer la confiscation des biens contre quelques familles riches. Mais, une fois dans cette voie, il ne fut pas possible de s’arrêter. Il fallut faire chaque jour quelques nouvelles victimes ; et, à la fin, le nombre des riches qu’on dépouilla et qu’on exila devint si grand qu’ils formèrent une armée. »

De nos jours, les procédés sont moins rudes, mais la marche des choses est la même. L’observateur méthodique dont nous parlions tout à l’heure ferait la statistique des revenus et chercherait à savoir s’ils n’accusent pas une régression. Il ferait aussi la statistique des cotes devenues irrécouvrables et des incidents auxquels les recouvrements ont donné lieu. Supposons (et notre supposition n’est pas gratuite) que, dans un quartier opulent de Paris, par exemple celui de la Plaine-Monceau, vingt contribuables réfractaires ou défaillants soient saisis. Cela ne fera pas une armée, comme jadis à Mégare, mais des stocks de mobiliers, des empilements de salons Louis XV et Louis XVI, de salles à manger Henri II et Empire, une cargaison pour laquelle le fisc aura peine à trouver des enchères, s’il en trouve. Il ne restera plus qu’à relire Aristote et Fustel de Coulanges à l’Hôtel Drouot.

 

Le Capital, 19 janvier 1933.




Source
Le Capital (journal)
Collection bainvillienne (livre)

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