Courrier de la semaine.

Par Jacques Bainville.
Publié en 1914.
Catégorie principale : Economie & Finance.

Le scandale que la Bourse a offert, ces jours derniers, nous a rappelé le mot de Talleyrand à l’un de ses amis qui se plaignait d’avoir été trompe au jeu : « Oui, c’est abominable, lui répondait le grand railleur. Mais trouvez-moi donc un autre moyen de gagner ? »

Le prince de Talleyrand avait une trop profonde connaissance de la vie pour ne pas savoir qu’il est souverainement imprudent de compter sur le hasard. Et il avait un trop profond mépris des hommes et de l’opinion pour ne pas régler sa conduite sur ce principe expérimental. Aussi, lorsqu’il lui arrivait de se risquer au jeu, non pas pour le plaisir de jouer, comme à son whist, mais pour gagner de l’argent, comme à la Bourse, mettait-il d’abord toutes les chances de son côté. « Quand il faisait une opération, a dit de lui un historien de la spéculation et des spéculateurs, il la voulait faire à coup sûr. Ce n’était jamais qu’avec l’appui d’un secret important, ou d’un événement dont il prévoyait la portée, qu’il se mettait au jeu. Il était d’ailleurs très méfiant. »

Il ne l’était pas encore assez, sans doute, puisque le même écrivain rapporte ce fait curieux. En 1823, un peu avant l’expédition d’Espagne, Talleyrand avait fait vendre 600 000 francs de rentes à découvert, calculant que la nouvelle de la guerre devait déterminer une baisse importante. Mais, en même temps que la guerre, la Bourse apprit que l’Europe approuvait l’intervention de la France. La Bourse raisonna donc autrement que le plus subtil des diplomates avait prévu, et, dans son optimisme, elle vit plus juste que lui, puisque la guerre d’Espagne, extrêmement peu sanglante, fut un succès pour la Restauration. Cette erreur coûta fort cher à Talleyrand, qui paya d’ailleurs sa dette en fort beau joueur et se contenta de dire à son agent de change : « Nous serons plus heureux une autre fois. »

L’habitant de l’hôtel de la rue Saint-Florentin avait les reins solides. Et puis, les occasions de réparer des différences malheureuses ne lui manquaient pas. L’histoire d’un accident pareil survenu à un homme tel que lui devrait pourtant servir d’enseignement à la foulée des petits spéculateurs dont la ruine fait la fortune des gros.

Ne l’avez-vous pas remarqué ? Lorsqu’il se produit un coup de Bourse comme celui de jeudi dernier, dans les conditions les plus déloyales, par l’abus le plus répugnant des ressources dont dispose le pouvoir pour influencer le crédit public, il se produit sans doute un violent mouvement d’indignation. Les bénéficiaires de cette partie où le croupier a montré d’avance les cartes à ses amis sont sévèrement jugés par l’opinion, et M. Arthur Meyer aura été seul à ne pas savoir dissimuler son admiration pour une razzia si fructueuse. On réclame « les noms » et on les réclamera d’ailleurs certainement en vain. Mais s’inquiète-t-on assez de ceux qui ont payé les frais de ce bonneteau de grande envergure ? Toute opération de Bourse a une contrepartie et l’argent que gagnent les acheteurs est perdu par les vendeurs et réciproquement : M. de la Palice l’avait dit avant nous. C’est d’ailleurs une des circonstances les plus étranges du jeu de Bourse que pontes et banquiers, au lieu de s’y rencontrer face à face, comme ils sont autour des tables de baccara, apportent leur mise les uns contre les autres dans les ténèbres. Vous qui spéculez à terme, peut-être avez-vous, sans le savoir, ruiné votre parent, votre meilleur ami, à votre cercle, à votre café, à dîner en ville vous avez pu vous trouver, à votre insu, en contact amical avec l’homme à qui étaient allées, à la dernière liquidation, vos différences. L’anonymat de la Bourse a, quand on y réfléchit, quelque chose d’ironiquement dramatique…

Eh ! bien, il faudrait pourtant qu’après des rafles gigantesques et frauduleuses comme celle que nous venons de voir, on s’intéressât un peu plus aux victimes. On nous répétera peut-être à ce propos le mot de ce financier qui, après la condamnation de Teste et Cubières, sous la monarchie de Juillet, s’écriait en parlant des juges : « Mais ces gens-là n’ont donc jamais fait d’affaires ! » Car c’est surtout à la Bourse qu’il est vrai de dire que les affaires c’est l’argent des autres…

Mais les autres, dans ces circonstances-là, ce sont toujours les mêmes, comme à la guerre ceux qui se font tuer. C’est la foule des petits spéculateurs, tentés par l’espoir de gagner beaucoup d’argent sur un coup de dés et à qui la Bourse, vaste tripot ouvert en permanence sous l’égide des lois, offre tous les jours l’illusion qu’il est aisé de faire fortune. Déjà, de son temps, Proudhon avait écrit des pages amères et fortes sur le peuple de moutons toujours empressé à se faire tondre. Ses avertissements n’ont servi de rien. « Sans la moindre expérience des affaires, disait-il, complètement étranger aux combinaisons par lesquelles les privilégiés du temple de Plutus préviennent ou parent les catastrophes, le joueur que son imbécillité ou la médiocrité de son enjeu a marqué pour le repas du dieu, joue jusqu’à l’entière déconfiture qui ne se fait jamais attendre. » Hélas ! Proudhon comptait sur la révolution sociale pour mettre fin à ce scandale. Plus d’un demi-siècle s’est écoulé et il apparaît que Proudhon s’est indigné en vain. Nous aurons revu, singulièrement aggravés, ces combats inégaux contre lesquels il mettait déjà le public en garde et où les grands tacticiens de la finance, munis surtout d’un bon service de renseignements et forts des intelligences qu’ils entretiennent au cœur de l’État, écrasent les malheureux qui s’avancent sans éclaireurs et, en face d’une artillerie perfectionnée, munis d’armes préhistoriques, sont voués à la défaite. D’ailleurs, quand ils sont dépouillés, ce n’est pas sur la révolution qu’ils peuvent compter pour rentrer dans leur argent puisque, les trois quarts du temps, les gagnants tenaient directement le bon tuyau de leurs amis de la Sociale.

 

L’Action française, 8 mars 1914.




Source
L’Action française (journal)
Collection bainvillienne (livre)

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