Les économistes prédisent-ils l’avenir ?

Jacques Bainville, Le Capital, 1927.

À défaut de prévisions absolues, la science de l’économie politique permet au moins de rassembler les observations d’où il est possible de tirer des conclusions pratiques.

Nous ne dirons pas qu’il est de mode de railler les économistes parce que c’est une habitude déjà ancienne.

Les hommes d’un certain âge n’ont certainement pas oublié, par exemple, les « scies » que le spirituel Alphonse Allais montait il y a bien un quart de siècle, à Paul Leroy-Beaulieu. Et il reste attaché à la mémoire de Paul Leroy-Beaulieu d’avoir dit qu’une guerre européenne ne pourrait pas durer plus de six mois parce qu’au bout de ce temps les ressources des belligérants seraient épuisées.

Je crois, en effet, mais je n’ai pas le texte sous les yeux, que Paul Leroy-Beaulieu a dit cela ou quelque chose d’approchant dans une préface à un gros ouvrage du pacifiste Jean de Bloch. Et il est certain que voilà le type de la prédiction fausse. Encore faudrait-il savoir si elle n’a pas été faite dans le louable dessein de détourner les gouvernements de se jeter les uns contre les autres. Il faudrait savoir encore si Paul Leroy-Beaulieu ne voulait pas dire que les plus riches des puissances européennes, au bout de six mois, seraient obligées, pour pouvoir continuer la lutte, de s’endetter au delà de leurs moyens et de recourir au facile expédient du papier-monnaie, c’est-à-dire de se créer des ressources fictives, leurs ressources réelles étant épuisées.

 

Telle était, sans doute, la pensée technique et non plus morale de Paul Leroy-Beaulieu, car on trouve, dans son Traité de la science des finances, la description exacte des phénomènes financiers qui se produisent pendant et après les grandes guerres. Il aurait fallu lire de près en 1914, tout son chapitre du cours forcé pour deviner ce qui allait se passer en Europe et jeter un coup d’œil profond sur l’avenir. Il écrivait ainsi :

« Quand un État, dans un moment de danger, fait de nombreux emprunts à une banque, c’est pour avoir des ressources immédiatement disponibles… Voilà pourquoi chez les peuples modernes, dès qu’une grande guerre éclate, il est bien probable qu’on recourra à de grands emprunts faits aux banques nationales, et que l’on sera conduit à établir le cours forcé des billets. »

Parlant de la guerre russo-turque, l’auteur du Traité de la science des finances disait encore que, de 1816 à 1878, la Russie avait retiré moitié autant des émissions de papier-monnaie que des emprunts. Et il ajoutait :

« Cette guerre a prouvé – ce que devinaient les esprits perspicaces et réfléchis – qu’un peuple peut longtemps soutenir une grande lutte malgré que ses finances soient en désarroi. Il importe seulement que cette guerre soit populaire et que le peuple ait l’esprit de sacrifice… En outre, une population qui est depuis longtemps habituée au papier-monnaie… supporte beaucoup plus aisément qu’une autre un accroissement des émissions de papier. Or, tel était le cas de la Russie ; le peuple ne voyait rien de changé dans sa manière de vivre, de payer ou d’acheter, si ce n’est qu’il y avait un peu plus de moyens d’échange, ce qui ne lui déplaisait pas. La baisse du rouble se faisait beaucoup moins sentir à l’intérieur du pays qu’à l’étranger ; les commerçants et les banquiers s’en apercevaient, mais le menu peuple n’y prenait pas garde. Les denrées ordinaires étaient fort loin, du moins pendant les premiers temps, de subir un renchérissement qui fût proportionnel à la baisse du rouble… »

Nous avons coupé une phrase où il est dit que les Russes d’alors, n’ayant presque jamais vu d’espèces métalliques, n’avaient pas eu de peine à s’accoutumer à l’abondance du papier-monnaie. Mais la confiance inébranlable, et appuyée sur près de quatre générations, qu’avaient les Français dans les billets de la banque de France, n’a-t-elle pas rempli exactement le même rôle psychologique ?

 

Chez les économistes classiques, très fortement pénétrés d’idéalisme moral, c’était d’ailleurs un pont aux ânes que l’emprunt (et l’inflation n’est qu’une forme hypocrite de l’emprunt) est particulièrement immoral parce qu’il rend possible cette autre chose immonde qui est la guerre. Adam Smith a écrit sur ce thème une page célèbre de la richesse des nations, reprise et développée par Gladstone à la Chambre des communes, en ces termes : « Les frais de la guerre sont le frein moral que le Tout-Puissant impose à l’ambition et à la soif de conquêtes inhérentes à tant de nations. »

 

Paul Leroy-Beaulieu traduisait ce mysticisme pratique lorsqu’il montrait les conséquences fatales du cours forcé. Et là, cet économiste cesse tout à fait d’être ridicule, on aurait gagné à l’écouter, car il dit exactement ce que nous avons vu de nos yeux et ce que nous voyons encore. La formule est frappante ; « On sait bien quand on entre dans le cours forcé, mais on ne sait jamais quand on en sort ; l’expérience prouve qu’il est bien rare qu’un peuple qui a eu recours à cette mesure en temps de crise puisse revenir à la circulation métallique avant sept ou huit ans, quelquefois même quinze ou vingt ans. »

 

L’expérience : voilà le grand mot et le vrai maître. En vertu de l’expérience et de l’observation, Paul Leroy-Beaulieu énonçait une remarque essentielle qui aurait permis à beaucoup de personnes de ne pas perdre d’argent, et même d’en gagner, si elle avait été connue, méditée et mise en pratique en temps utile :

« La plupart des hommes se trompent sur le moment où les embarras financiers deviennent presque intolérables et sont pour un pays une grande cause de faiblesse. Ce moment n’est jamais le début d’une guerre ; il ne se rencontre même pas, d’ordinaire, pendant la durée de la lutte ; c’est après la paix, lors de la liquidation des dépenses de guerre et du retour à la vie régulière et civile, c’est alors seulement que l’on s’aperçoit qu’on est sans ressources et qu’on se trouve réduit aux expédients… C’est alors que les maux de la guerre se font sentir et deviennent cuisants ; c’est alors aussi que le trouble économique se montre dans toute sa gravité et toutes ses probabilités de durée. »

Très beau texte qui s’applique avec une justesse extraordinaire à notre époque.

Il prouve combien il est futile de prétendre que les économistes ne prévoient rien et se trompent toujours. Les économistes ne prédisent pas l’avenir comme les pythonisses. Mais on peut tirer de leurs observations des déductions exactes, nous dirons même profitables et monnayables.

Encore faut-il savoir les lire !

 

Le Capital, 29 décembre 1927.

Année de publication
Texte choisi et publié par Florent Descourtils, le 15/11/2021 -