Le franc et les nouveaux rentiers.

Par Jacques Bainville.
Publié en 1932.
Catégorie principale : Economie & Finance.

Peut-être n’aperçoit-on pas assez les changements qui se sont produits depuis quelques années dans la société française. Cependant l’effet de la législation sociale a été de constituer une nouvelle catégorie de rentiers qui devient beaucoup plus nombreuse que l’autre, celle des rentiers bourgeois, espèce qui est en voie de disparition.

Nous aurons vu, en quelques années, s’étioler les fortunes sagement formées de valeurs de pères de famille, ce qui s’entendait jadis de nos fonds d’État et des obligations garanties par l’État. Ces capitalistes, ces épargnants ont suivi le sort de notre monnaie. Ils reçoivent toujours la même somme, mais qui vaut cinq fois moins et leurs moyens d’existence sont réduits d’autant.

Une nouvelle dépréciation du franc les achèverait. Elle les condamnerait à mort. Mais il se trouve aujourd’hui qu’elle atteindrait, sans même parler de tous ceux qui reçoivent de l’État des traitements et des retraites, la masse des pensionnés et des assurés.

Il faudrait réfléchir davantage à ce fait nouveau que le plus gros capitaliste de France, c’est aujourd’hui la Caisse des Dépôts et Consignations. Elle est à la tête de 75 milliards, somme qui ne cesse de s’accroître et qui doit augmenter automatiquement. Elle gère un immense portefeuille et de quoi ce portefeuille se compose-t-il ? En majeure partie de valeurs de pères de famille, les seules que puissent acheter en grandes quantités des administrateurs soucieux de couvrir leurs responsabilités. C’est ainsi que la Caisse est devenue, et de beaucoup, le plus gros porteur de rentes sur l’État français. Car les rentes sociales ne peuvent pas être d’une autre nature que les rentes bourgeoises. La rente suppose un capital placé. Et l’on a beau chercher, il faut recourir aux placements du régime capitaliste.

La victime principale d’une nouvelle dépréciation du franc, ce serait cette Caisse richissime. Ce seraient tous ceux qui lui confient volontairement leur épargne ou, obligatoirement, leurs cotisations. Il est devenu impossible, par exemple, de toucher à, notre monnaie sans mettre en question, parmi d’autres choses, tout le système des assurances sociales.

Il y a eu, depuis la guerre, un immense transfert de richesses. On a encore le droit de définir la France un pays de petits rentiers, seulement ce ne sont plus tout à fait les mêmes. Ils ont pourtant le même intérêt à la conservation de ce qui est, à des finances bien gérées, à des budgets en équilibre, à une monnaie invariable. Nous redemandons s’il serait impossible de le leur faire comprendre. Un des traits de génie de Bonaparte n’avait-il pas été de voir la force de l’élément conservateur que les acquéreurs de biens nationaux formaient en France après le grand transfert de propriétés qu’avait produit la Révolution ?

 

Le Capital, 22 mars 1932.




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