La légende de l’an mille

Jacques Bainville, N.C., N.C..

La tradition veut qu’aux approches de l’an mille, nos lointains ancêtres, convaincus que la fin du monde allait arriver, aient renoncé à travailler, à semer et à bâtir et se soient mis en prières. À quoi bon s’occuper d’autre chose que du salut de notre âme quand le jugement dernier est pour demain ?

La légende de l’an mille est inséparable de celle du naïf moyen-âge enfoncé dans les ténèbres de la crédulité, bien que les historiens aient prouvé que l’année 999 avait ressemblé aux autres années, que les hommes n’en avaient fait ni plus ni moins et n’avaient pas cessé de soigner leurs petites affaires terrestres.

Pourtant, le bon moine qui a raconté cette histoire ne l’a peut-être pas tout à fait inventée et il a dû y avoir des gens qui voyaient venir l’heure de l’Apocalypse. Mais qu’étaient leurs terreurs auprès de celles d’aujourd’hui ? Au moins, lorsqu’on fut à la millième année et que l’on eut constaté que le soleil se levait comme d’ordinaire, on put respirer. Tandis que nous !

Comme d’autres volent de succès en succès, nous volons de catastrophe en catastrophe. La fin du monde est toujours pour dimanche prochain. Nous sommes au régime du gouffre à date fixe et de l’échéance fatale avec périodicité hebdomadaire. Pas de semaine où le genre humain n’attende, haletant, un événement qui doit être immanquablement décisif et dont on ne peut même pas dire qu’il va tout perdre ou tout sauver puisqu’un autre, non moins redoutable, s’annonce aussitôt.

À cause du plébiscite prussien, il y a des déserteurs des bains de mer et, à cause du mark et de la livre sterling, des personnes cependant munies de nos francs ont annulé leur billet de passage à bord du navire qui devait refaire le Voyage du divin Ulysse sous la conduite savante de M. Victor Bérard.

Il est bien connu que la peur des choses fait plus d’effet que les choses mêmes. Seulement, à force d’avoir peur tous les huit jours, on ne se souvient même plus de quelles horribles perspectives on a été menacé et je mets au défi n’importe lequel d’entre nous d’énumérer les transes par lesquelles on nous a fait passer depuis deux mois sans que ce soit fini.

 

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Texte choisi et publié par Florent Descourtils, le 19/11/2021 -