L’électeur et les finances.

Par Jacques Bainville.
Publié en 1933.
Catégorie principale : Economie & Finance.

Au mois de mai de l’année dernière, nous disions que la Chambre nouvelle avait été élue pour tout ce qu’on voudrait (même pour faire la guerre, et plus longtemps au besoin que sa sœur et devancière de 1914), sauf pour nous rendre les finances du baron Louis, ou de Léon Say, ou de Rouvier ou de Raymond Poincaré. Où en sommes-nous après bientôt un an ?

C’est bien simple. Deux gouvernements ont déjà été usés et deux ministres des Finances ont succombé. Que fait le troisième ? Il louvoie comme il peut.

En effet, les résultats acquis et les choses certaines se résument dans cette rapide énumération :

 

1° Personne ne veut faire d’économies ;

2° Personne ne veut consentir de sacrifices ;

3° Les contribuables fléchissent sous l’excès des impôts encore plus qu’ils ne se révoltent ;

4° L’indifférence au déficit est universelle ;

5° Tout le monde se rend compte qu’une rechute dans l’inflation est impossible ;

6° Personne ne veut faire ce qu’il faudrait pour éviter une rechute dans l’inflation ;

7° On vit au jour le jour par l’emprunt en remettant à plus tard les affaires sérieuses.

 

Lisez le Siècle de Louis XV de Pierre Gaxotte. C’est frappant. Mutatis mutandis comme exceptis excipiendis, tout ce qui s’est passé alors trouve une application aujourd’hui.

« Changer ce qui doit être changé » pour retrouver la situation de 1770 est très simple. C’est même devenu un lieu commun. Le privilège est à un autre étage, voilà tout. Ou plutôt, si l’on préfère, il doit s’appeler loi d’exception puisque l’inégalité de l’impôt est retournée aujourd’hui contre le moins grand nombre.

« Excepter ce qui doit être excepté » est facile aussi. Nous sommes en démocratie, c’est-à-dire que les nouveaux privilégiés (ou exemptés des impôts les plus lourds) sont la pluralité. Supposez que 20 pour 100 seulement des Français soient astreints au service militaire. Vous verriez immédiatement disparaître le pacifisme comme élément électoral. Ici, c’est l’inverse. Il n’y a pas même 20 pour 100 des électeurs qui paient l’impôt sur le revenu puisque les femmes, veuves ou non mariées, le paient aussi. On ne peut, dans ces conditions, admirer qu’une chose. C’est que les lois veuillent bien ne pas encore dépouiller tout à fait cette minorité.

Les privilégiés d’autrefois étaient défendus par les Parlements – qui s’opposaient aux réformes parce qu’ils participaient aux privilèges, et, par là, faisaient obstacle à tout assainissement des finances. Louis XV avait cassé les Parlements. Louis XVI les rétablit. La fin de l’ancien régime tient en ce peu de mots. Nous avons présenté cette démonstration dans notre Histoire de France.

Les privilégiés d’aujourd’hui (c’est-à-dire, nous nous répétons pour être clair, ceux qui ne paient que la plus petite part de l’impôt) sont défendus par une autre sorte de Parlement qu’ils nomment eux-mêmes. Et celui-là, il n’y a pas de souverain pour le casser puisque le souverain c’est l’électeur.

Alors, que tenter ? Essayer de faire comprendre à la foule que la ruine n’arrange rien ? La foule comprend à la lueur des éclairs dans le ciel, quand l’orage des changes commence à gronder, comme en juillet 1926. Après quoi, de nouveau, elle oublie tout.

 

L’Action française, 9 avril 1933.




Source
L’Action française (journal)
Collection bainvillienne (livre)

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