L’expérience du Duc de Gaëte.

Par Jacques Bainville.
Publié en 1926.
Catégorie principale : Economie & Finance.

Le souvenir des assignats, longtemps enseveli, s’est ranimé depuis que nous sommes revenus au régime du papier-monnaie. L’exemple de la Révolution désorganisatrice de toutes finances revit dans notre marasme financier. Cependant tout le monde sait que la France en était sortie et qu’elle en était sortie après le 18 brumaire.

Ces notions, pour être justes, sont générales et vagues. Comment, surtout, la restauration de nos finances s’était-elle faite pendant le Consulat ? Par miracle ? D’un coup de baguette magique ? La présence de l’homme providentiel, du sauveur, avait-elle suffi ? Aucunement.

L’histoire de l’assainissement sous le Consulat a été écrite, en technicien d’ailleurs, par celui qui l’avait faite. Il s’appelait Gaudin. Il sortait de l’administration royale qu’on a stupidement décriée, car c’est d’elle que sont sortis tous les réorganisateurs de l’époque napoléonienne, comme c’est grâce à elle que la Révolution n’a pas sombré dans une totale anarchie. Gaudin resta à son poste pendant une partie de la Révolution et il y était encore à la chute de Robespierre. S’étant retiré ensuite, et n’ayant plus voulu de responsabilités dans le désordre qui continuait sous le Directoire, on revint le chercher après le 18 brumaire. Il se mit à l’œuvre, resta en fonctions tout le temps de l’Empire et Napoléon en fit un duc de Gaëte. Louis XVIII eut grand soin de le conserver et de l’employer. Gaudin, c’est la compétence dont tous les régimes ont besoin. Il fut l’homme dont on ne peut se passer.

Gaudin a laissé des Mémoires devenus introuvables. Un éditeur parisien dévoué à la chose publique a eu l’heureuse idée de donner une édition de ces Mémoires photographiée sur l’édition de 1826. C’est d’une lecture très instructive. Tout y est, même la justification de ces détails sur lesquels un ministre des Finances tient toujours à faire la lumière et jusqu’à ce vocabulaire qui rend si rébarbatif l’aspect des documents officiels. Rien de cela n’a changé.

Que l’on ne s’attende donc pas à trouver dans les souvenirs de Gaudin un tableau historique, une grande abondance de vues générales, un exposé philosophique des moyens par lesquels un État rétablit ses finances. Le duc de Gaëte écrit en style d’administration, sans éclat. Il a plus de précision que d’imagination. Il procède par traits et par touches. Mais c’est en quoi il est intéressant et instruit encore.

***

Avant le 18 brumaire, Sieyès avait déjà demandé à Gaudin de prendre le ministère des Finances. « Cela est impossible, »répondit Gaudin. « Et pourquoi ? – Parce que, là où il n’y a ni finances ni moyen d’en faire, un ministre est inutile. » Sieyès objecta qu’il devrait alors faire appel à un incapable, Robert Lindet. « Quelle importance cela a-t-il ? observa Gaudin. Usez encore celui-là. Peut-être arrivera-t-il, dans l’intervalle, quelque événement qui pourra permettre de se dévouer avec quelque espérance de succès. Car les choses ne peuvent pas durer comme elles sont. »

Première leçon donnée par le réorganisateur. Tout était faux dans les principes de la démocratie révolutionnaire. On ne pouvait pas rétablir les finances dans le milieu politique et sous le règne des idées qui les avaient ruinées. Il y avait à reprendre les choses par le chemin opposé à celui qu’on suivait depuis dix ans.

Mais le 18 brumaire n’avait pas fait disparaître d’un seul coup les préjugés qui régnaient. Il y eut alors aussi des gens pour croire qu’il existait une recette simple, facile, une formule unique de salut financier. Ces gens disaient : « Le péril de l’anarchie est conjuré. Le public se rassure. La confiance revient. Profitez-en. Empruntez. Faites comme l’Angleterre qui vit de crédit et qui supporte aisément une énorme dette. »

Gaudin ne méprisait pas le crédit. Encore moins la confiance, sans laquelle rien n’est possible. Il ne voulait pas qu’on fît du crédit un « être fantastique », une « espèce de magicien », grâce auquel tout irait bien d’un seul coup comme dans une « féerie ». L’invocation de l’exemple anglais l’impatientait toujours. En Angleterre, pays purement commercial, l’emprunt peut vivifier, répliquait-il. Il permet à la production de s’accroître. C’est un phénomène de la circulation du sang. En France, le produit de l’emprunt est consommé, c’est du capital détruit. L’emprunt est ruineux pour l’État. Nous ne referons pas nos finances par le recours à l’emprunt illimité. L’emprunt doit être « modéré », comme le reste.

Et Gaudin trouva aussi le préjugé tenace, enraciné dans les démocraties, de l’impôt direct. Le contribuable était écrasé, découragé par toutes sortes de taxes, jusqu’à un emprunt forcé et progressif qui n’était pas autre chose qu’une taxe sur le capital. L’arriéré était énorme et en grande partie irrécouvrable, tant l’impôt avait fini par excéder les ressources et les facultés des contribuables. Gaudin enleva cette poire d’angoisse. Il supprima l’emprunt forcé. Il apura l’arriéré au mieux, soulageant ainsi le corps social.

Ce ne fut pas sans des clameurs qui s’élevèrent des partis démocratiques, de ces anciens révolutionnaires qui s’étaient établis dans le 18 brumaire pour continuer la Révolution. Les résistances furent bien pires lorsque Gaudin prétendit suppléer par l’impôt indirect aux ressources qu’on ne demanderait plus à l’excès de l’impôt direct. L’opposition fut si rude qu’il offrit même sa démission au Premier Consul, son premier projet de taxe sur la consommation ayant été « ajourné indéfiniment ».

Comme cela ressemble à ce qui se passe aujourd’hui ! Les « droits réunis » ne furent possibles qu’en 1804, lorsque l’autorité de Bonaparte fut tout à fait affermie et presque en même temps que l’Empire. Gaudin écrit :

« Les idées furent jugées mûres, alors, sur la convenance de revenir au genre de contribution dont on peut obtenir un plus grand produit sans fatiguer ceux qui le supportent, parce qu’ils ne l’acquittent qu’au moment où ils en ont la volonté et les moyens, et parce que les droits perçus au profit du fisc, se confondant avec le prix de la denrée, le contribuable, en payant sa dette, n’a pensé qu’à satisfaire à un besoin, ou à se procurer une jouissance. »

C’est la théorie classique qu’a reprise M. Doumer non sans rencontrer des difficultés encore plus grandes que Gaudin. La plus commune des illusions est de croire que la sagesse s’impose toute seule et que la raison triomphe par sa propre vertu.

***

Gaudin avait fait aussi la consolidation et la stabilisation. Il avait fait tout ce qu’on doit faire dans les mêmes cas. Il était revenu au franc-or, ce qui s’appelait en son temps paiement en numéraire. Ce ne fut pas sans peine. Il nous a laissé un aperçu des obstacles à surmonter, dans un état économique et social qui était relativement simple auprès de ce qu’il est aujourd’hui. Cela non plus ne se fait pas par un coup de baguette magique.

Le plus beau, ce fut le jour où Gaudin annonça que le coupon de rente du « tiers consolidé », serait payé en bonnes espèces. D’abord on l’avait mis au défi d’y réussir. Il y parvint cependant. Mais ce furent les rentiers qui s’inquiétèrent. Ils ne pouvaient pas croire que ce fût vrai ni surtout que cela pût durer. Ils craignaient que ce fût une feinte, qu’on les payât une fois en or pour ne plus jamais les payer ensuite. Et ils envoyèrent une délégation au ministre des Finances qui eut toutes les peines du monde à les rassurer.

Et puis, avec tout cela, la restauration de nos finances était encore fragile. A chaque instant, un souffle, un rien, menaçait de tout renverser. Gaudin note que la Trésorerie était aux abois, le 18 brumaire, c’est-à-dire en novembre 1799. Mais il ne savait pas comment faire face à ses échéances au mois de juin 1800 : la victoire de Marengo le tira d’affaire. Quatre ans plus tard, même embarras. Si Austerlitz n’eût pas été une victoire, c’était la « catastrophe ». Il fallut deux circonstances heureuses, extraordinairement heureuses, pour franchir encore ces mauvais pas. Aux yeux de Gaudin la véritable restauration financière n’était venue qu’avec la Restauration politique, au retour du gouvernement régulier de la monarchie, où l’ancien fonctionnaire de Louis XVI acheva sa carrière dans l’ordre et la stabilité.

Le duc de Gaëte concluait de tout ce qu’il avait vu qu’il n’y avait pas, dans les grandes crises financières, à incriminer l’administration. L’administration fait ce qu’elle peut. Elle n’est pas le gouvernement. Et il se défendait d’avoir voulu « attirer la déconsidération ou le blâme sur une administration qui, probablement, aurait en vain tenté ce que le gouvernement consulaire, aidé, dans les premiers temps, par l’imminence des dangers publics qui disposent généralement à l’obéissance, ensuite par le rétablissement de l’ordre et par le retour à des idées plus saines, a pu exécuter, plus tard, avec succès. »

Il y a des moments et des situations où « le bien est impossible à faire ». C’est la morale que le due de Gaëte avait dégagée et retenue de tout ce qu’il avait vu et du rétablissement qu’il avait dirigé, de la « restauration » à laquelle il avait présidé.

Nous sommes dans une de ces périodes où il est évident que « le bien est impossible à faire ». Mais multipliez par vingt les difficultés que Gaudin eut à vaincre. Et vous aurez à peu près le coefficient de ce temps-ci.

 

L’Action française, 17 janvier 1926.




Source
L’Action française (journal)
Collection bainvillienne (livre)

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