L’imitation funeste.

Par Jacques Bainville.
Publié en 1930.
Catégorie principale : Economie & Finance.

Avant Alfred Tarde, philosophe, qui a posé et défini les « lois de l’imitation », Rabelais, autre philosophe, avait conté la fable des moutons de Panurge. « Tous les autres moutons, criant et bêlant en pareille intonation, commencèrent soi jeter et sauter en mer après à la file. La foule était à qui premier y sauterait après leur compagnon. Possible n’était les en garder. Comme vous savez être du mouton le naturel, toujours suivre le premier, quelque part qu’il aille. »

Quand on observe les phénomènes du monde économique et financier, on s’aperçoit que tout le monde fait toujours la même chose en même temps. C’est la cause des booms et des krachs, le principe des crises. Qu’une industrie, un commerce réussisent, on s’y rue. Naguère, paraît-il, on comptait à Paris 17 000 boutiques de marchands d’antiquités. Dans la campagne anversoise, tous les jeunes gens quittaient la terre pour tailler le diamant. Mais qui, à ce moment-là, achetait des meubles anciens et des pierres précieuses en pensant aux châtelains ruinés et sauvés par leurs vieilles tapisseries, aux femmes russes émigrées qui avaient pu vivre grâce à leurs bijoux ?

L’imitation est responsable de la surproduction. Elle l’est également de la hausse et de la baisse. La crainte de manquer à gagner ce qu’ont gagné d’autres est aussi contagieuse que la peur de perdre. Elle produit les mêmes résultats qui sont d’ailleurs désastreux. Le boom est une fuite en avant comme le krach est une fuite en arrière, le sauve-qui-peut succédant au profite-qui-peut.

C’est ainsi que nous aurons vu en quelques années tant de paniques et d’engouements contradictoires : fuite devant le franc ; les rentes et les valeurs à revenu fixe jetées, à n’importe quel prix, par-dessus bord ; chasse aux valeurs réelles et aux valeurs à change ; à l’époque de la stabilisation, achats en masse de titres industriels qu’on ne trouvait jamais assez réévalués. Tout cela pour en arriver à la crise présente, où la méfiance et le soupçon s’attachent aux meilleures valeurs industrielles alors que naguère on s’arrachait indistinctement les bonnes, les médiocres et les mauvaises.

Ceux qui suivent les mouvements paniques se ruinent infailliblement alors que, pour gagner, il faut avoir la force d’esprit de faire le contraire de ce que fait la foule. Il faut avoir de la clairvoyance, sans doute, mais aussi le courage très rare d’être seul ou presque seul. Celui qui vend en baisse ne se doute pas qu’il provoque la baisse et que son ordre de vente vient grossir une avalanche. Celui qui court pour retirer son argent de la banque trouve une queue de dix mille personnes dont l’affolement semblable au sien a eu pour effet d’obliger à fermer les guichets.

On va répétant que l’éducation financière du public est à faire, mais on peut se demander si elle sera jamais faite. Le meilleur conseil que l’on pourrait donner à un très grand nombre de porteurs de valeurs mobilières serait de ne jamais regarder la Cote de la Bourse. Ils éviteraient des émotions d’abord, des occasions de perdre de l’argent ensuite, étant donné que la tendance générale est d’acheter ce qui a beaucoup monté et de vendre ce qui a beaucoup baissé.

Le propriétaire d’immeubles ne se doute pas ou ne se doute que vaguement que le prix de ses maisons et de ses terres varie aussi d’une année à l’autre. Il n’est pas, tous les soirs, fasciné ou alarmé par la lecture des cours. Et pourtant les fluctuations de la propriété immobilière sont égales à celles de la propriété mobilière. Seulement elles se voient moins et n’impressionnent pas.

Pour commencer son éducation financière, le public devrait d’abord connaître l’histoire de M. de Monthyon. En 1788, l’illustre fondateur des prix de vertu s’était dit que cela tournait mal et, sans attendre la suite, il avait réalisé ses biens. En 1798, jugeant que la situation ne pouvait plus être pire, il avait racheté ce qu’il avait vendu. C’est ainsi que M. de Monthyon fit fortune et que, tous les ans, par ses volontés dernières, la vertu est encore récompensée.

 

Le Capital, 18 novembre 1930.




Source
Le Capital (journal)
Collection bainvillienne (livre)

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