Le remède héroïque.

Par Jacques Bainville.
Publié en 1933.
Catégorie principale : Economie & Finance.

Si l’on veut le « redressement des finances », et si l’on y croit, il n’y a qu’un moyen de l’obtenir. Je crains seulement qu’on ne s’en serve pas.

Qu’est-il arrivé, par suite d’entraînements qu’on appelle démagogiques pour ne pas avouer qu’ils tiennent à l’élection, laquelle suppose la démagogie ? Il est arrivé que les dépenses de l’État sont plus fortes que ses recettes. Par conséquent, un moment vient où l’argent doit manquer.

À ce moment-là, et nous y sommes, un gouvernement résolu à sauver les finances et la monnaie a une chose à faire. Puisque personne ne veut subir de réductions ni consentir de sacrifices, il n’a qu’à annoncer que la caisse est vide et que, demain, les guichets du Trésor public seront fermés.

Sans doute, le coup sera rude, mais il sera salutaire. À cette nouvelle, qui ne fera pas seulement pâlir le rentier mais tous les « ayants droit », on verra les plus réfractaires devenir doux comme des agneaux.

Le malheur est que personne ne veut croire que l’État puisse être ruiné. Je connais des hommes qui sont intelligents puisqu’ils ne sont pas socialistes et qui n’en sont pas moins persuadés que, de l’argent, il y en a et il y en aura toujours. Pour l’immense majorité des Français, le caissier-payeur qui distribue les rentes, les pensions et les traitements est un délégué du bon Dieu, non seulement dispensateur mais créateur de richesses.

Si on cherche la source de l’inflation, elle est dans cette croyance-là. La réalité, vue avec les yeux du corps par la suspension des paiements, pourrait seule être salutaire en détruisant cette croyance non moins ruineuse que les monopoles et les offices.

Il est plus que douteux qu’on ose dire cette vérité brutale ou plutôt on ne s’y résoudra qu’au tout dernier moment, après avoir épuisé les ressources de l’emprunt dont la dernière est le recours à la Banque de France qui ne peut elle-même (si, transgressant une loi sainte, elle consent à dépasser la limite des avances à l’État) que recourir à la planche à billets.

Jusqu’ici, on s’y est pris aussi mal que possible. Pourquoi avoir fait un tel étalage du déficit ? Pourquoi avoir crié sur les toits que l’équilibre du budget devait être rétabli ou que le franc périrait ? S’imaginait-on que cette révélation suffirait à rendre tout le monde raisonnable ?

Elle n’a servi qu’à une chose. Comme tout a continué comme avant, comme la cause des dépenses les plus accablantes est restée intacte, comme les plans de « redressement » ont été culbutés les uns après les autres, la connaissance de l’inguérissable déficit a répandu l’inquiétude et la méfiance dans l’épargne, chez les petits comme chez les grands détenteurs de capitaux. Si l’on avait su un tout petit peu d’histoire, on se serait rappelé que tel avait déjà été, à la veille de 1789, l’effet du fameux Compte rendu.

Vous vouliez parer au déficit par l’emprunt. Vous le voulez même encore. Alors il ne fallait rien dire. Du moment que vous vous adressiez à la confiance, il ne fallait pas la troubler. Vous êtes arrivés à ce résultat que vous empruntez toujours plus à un public que vous alarmez toujours davantage. Par conséquent, les emprunts vous coûtent de plus en plus cher et vous grevez le proche avenir en bouchant provisoirement un trou.

Au moins, si vous empruntez à jet continu, levez une tête assurée, affirmez que tout va bien, sinon, bientôt, vous ne trouverez pas un souscripteur.

 

L’Action française, 3 décembre 1933.




Source
L’Action française (journal)
Collection bainvillienne (livre)

Notez cet article :