Après les fêtes.

Par Jacques Bainville.
Publié en 1914.
Catégorie principale : Politique.

Au siècle dernier, comme on menaçait l’Autriche d’une pression franco‑anglaise, le prince de Metternich répondit avec dédain : « Je ne crains pas l’alliance des deux administrations libérales. » C’est exactement ce que Guillaume II pourrait dire aujourd’hui.

Plus encore qu’au temps de Metternich, l’Angleterre et la France ne paraissent plus aux yeux de l’observateur (et quel observateur est plus perspicace qu’un ennemi ?) que comme deux vastes bureaucraties alourdies sans relâche par la manie légiférante de deux Assemblées jumelles, qui obéissent elles‑mêmes aux exigences de l’électeur et aux nécessités de l’élection. L’Angleterre et la France sont de moins en moins des États dignes de ce nom. Ce sont deux administrations gigantesques, chargées à l’intérieur de l’application du programme radical‑socialiste, supérieurement armées pour faire la guerre à la propriété et à la richesse, mais très démunies, et très distraites, surtout, quand il s’agit de pourvoir aux dangers de l’extérieur.

Lorsque, mardi soir, au dessert, le roi George V et le président Poincaré ont parlé de civilisation, de progrès, de liberté d’idéal (c’est le vocabulaire et le répertoire de « nuées » que les radicaux anglais et les républicains français ont en commun), il y aura bien eu encore quelques personnes en France pour éprouver du désappointement. Malgré tous les avis, malgré toutes les expériences, on attendait un peu la proclamation d’une alliance, ou au moins un resserrement de l’Entente cordiale. Que ce soit avec la Russie ou avec l’Angleterre, la démocratie française aura passé par toutes les phases de la politique sentimentale, depuis l’engouement jusqu’aux déceptions… Cependant, au camp triplicien, on se sera félicité d’avoir fait des calculs exacts, d’avoir toujours compté sur les faiblesses constitutionnelles de la Triple-Entente. Ce système politique dispose, si l’on consulte la statistique, de forces colossales en hommes, en canons, en navires, en argent. Sur le papier, il est notablement supérieur à la Triplice. Mais il sait mal se servir de ses avantages, ou bien il est hors d’état de tirer parti de ses immenses ressources puisqu’il se laisse régulièrement battre en détail dans toutes les grandes parties diplomatiques qui s’engagent avec le système adverse.

Les Curiaces de la Triple‑Entente n’ont pas encore appris, malgré tant de leçons cuisantes, à changer leur tactique et à concentrer leur action. Le caractère vague et indécis des paroles prononcées à l’Élysée atteste la répugnance de ces associés à proclamer leur association. Cette répugnance est faite surtout de pusillanimité. La Triple‑Entente ayant nettement partagé l’Europe en deux camps, on voudrait néanmoins respecter la fiction du concert européen. Récemment, les gouvernements français, anglais et russe se sont pourtant résolus, pour une démarche exigée par les affaires d’Épire, à imiter la Triple‑Alliance et à présenter une note en commun. Il y avait des mois et des mois que Londres, Paris et Pétersbourg hésitaient à adopter cette méthode, tant on craignait de heurter système d’alliances contre système d’alliances. Il semblait qu’une moitié de l’Europe dût sur-le-champ entrechoquer l’autre moitié, si l’on osait jamais avouer officiellement que l’Angleterre, la France et la Russie avaient une même volonté sur un point quelconque de la politique européenne et parlaient d’une seule et même voix, comme l’Allemagne, l’Autriche et l’Italie. En somme, la Triple‑Entente a peur d’être elle‑même, peur d’être poussée aux conséquences qu’elle comporte. Et dès qu’elle envisage ces conséquences, elle se met à trembler…

La diplomatie anglaise et la diplomatie française auront beaucoup fait penser, en ces dernières années, à l’immortel héros d’Alphonse Daudet, à cet illustre Tartarin qui possédait une collection complète d’armes terriblement dangereuses, mais qui s’épouvantait lui‑même à l’idée qu’il était le propriétaire d’un aussi formidable arsenal et qui blêmissait en pensant qu’on pût s’en servir.

Si l’on en croyait les discours qui ont été prononcés ces jours‑ci, on dirait que l’Entente cordiale n’existe que pour permettre à M. Lloyd George et à Joseph Caillaux de combiner en commun des expériences fiscales. (Et aussi de jouer à la Bourse, car le scandale Marconi des radicaux de là-bas vaut bien le coup sur la rente des nôtres.) Mais devant l’Europe attentive, devant la société des jeunes nations grandissantes qui attendent une direction, qui écoutent volontiers les paroles claires et les volontés énergiques, c’était autre chose que des arguments de propagande électorale qu’en cette circonstance solennelle il eût été opportun de présenter. En ce moment où tant de choses sont en mouvement, où bien des groupements nouveaux de puissances seraient possibles, est-ce que la Triple‑Entente n’aurait pas eu beaucoup à gagner en s’affirmant avec netteté et avec force ? L’empereur d’Allemagne ne s’est pas gêné, lui, pour féliciter publiquement de l’entrevue d’Abbazia les gouvernements d’Italie et d’Autriche. L’occasion n’eût‑elle pas été bien choisie de répondre à cette manifestation par une manifestation du même ordre ? En Roumanie, en Grèce, en Turquie, en Autriche et en Italie même, ‑ sans oublier peut‑être Berlin, ‑ cela eût produit, par des réactions différentes, le plus salutaire effet…

Nous avons été à peu près seuls dans la presse à faire remarquer que la Russie avait été absente des fêtes franco‑anglaises, absente aussi des allocutions de l’Élysée. Nous n’aurons pas la fatuité de croire que c’est notre observation qui a déterminé M. Doumergue à introduire l’alliance russe dans le second paragraphe de la communication qu’il a faite à la presse après son entrevue avec sir Edward Grey. Mais comme ce paragraphe est chétif, incolore et même obscur ! On y sent le ministre français travaillé par la venette d’avoir l’air de se passer du « concert européen ». On y sent le ministre anglais surveillé par les radicaux germanophiles et antitsaristes de son propre parti, et redoutant les foudres du Manchester Guardian. Et, en définitive, le public universel, au lieu de voir, dans cette symbolique qui est comprise d’un bout à l’autre du monde, l’ours moscovite, le léopard britannique et le coq gaulois solidement unis, n’aura aperçu qu’un radical‑socialiste du Palais-Bourbon et un « honorable » de Westminster échangeant, à travers le pas de Calais, des projets de péréquation de l’impôt. C’est l’image exacte de cette alliance des « deux administrations libérales » que déjà, de son temps, Metternich traitait avec dédain…

Car il ne faudrait pas oublier que si nos républicains, en ce moment-ci, sont avant tout occupés des élections, les libéraux anglais songent au Home Rule et à la Séparation de l’Église et de l’État dans le pays de Galles…

Nous tenons ici les causes premières de la débilité de l’Entente cordiale. Pourquoi a‑t‑elle été créée ? À quel besoin répondait-elle ? Inutile d’essayer de donner le change à personne : ce n’est pas par sympathie pour la France, ni même pour les institutions parlementaires et libérales de la France, que l’Angleterre est sortie de son « splendide isolement ». D’ailleurs, traditionnellement, et de tout leur cœur, de toute leur âme, les libéraux anglais, ‑ puritains par leurs origines, puritains par leur tour d’esprit, ‑ détestent le peuple français. Qu’on cherche dans l’histoire : nous en sommes encore à attendre des whigs ce qu’on nomme, quand il s’agit des individus, un bon mouvement. S’il avait fallu, en plusieurs circonstances graves, compter sur les sympathies des libéraux anglais pour la France « puissance libérale », nous serions peut‑être rayés de la liste des nations.

La vérité, c’est que l’Entente cordiale et la Triple-Entente n’ont qu’un sens. Elles sont nées toutes deux du péril allemand, de la nécessité de résister à l’hégémonie allemande. Elles n’existeraient pas, Édouard VII n’aurait pas liquidé (tout le bénéfice fut d’ailleurs pour lui) les litiges anglais avec la France, il n’aurait point passé par-dessus les préjugés de son peuple contre la Russie, si l’Empire allemand et la Triplice n’avaient préexisté. Il est donc inutile et enfantin d’essayer de donner le change : ni l’Entente cordiale, ni la Triple-Entente n’ont de raison d’être si elles ne sont pas une ligue contre les prétentions de l’Empire allemand.

Seulement si cette ligue est pacifiste et humanitaire, si elle s’abstient de toute offensive de peur d’entraîner un conflit, si elle émousse elle‑même son tranchant, il est clair qu’elle n’aura servi à rien qu’à souligner la victoire et à accroître la puissance et la domination du groupe adverse.

Il semble que nous soyons arrivés à un moment critique de l’histoire de la Triple‑Entente. Après le voyage du roi George V à Paris, qui aura fait paraître la mollesse des volontés et des résolutions dans le camp franco‑anglais, on peut dire qu’il ne reste plus, pour le gouvernement britannique, une seule faute à commettre. Encore très peu de pas en arrière et de maladresses, ‑ encore quelques années du funeste gouvernement des radicaux qui aura si gravement activé la décomposition du Royaume jadis « Uni », ‑ et sans doute l’Allemagne aura‑t‑elle, pour un temps qu’il est impossible de calculer, gagné la grande partie qu’elle a entamée en 1870. La Prusse monarchique et militaire aura imposé son joug à l’Europe.

Et quelle leçon ce serait qu’en 1870 comme aujourd’hui, notre démocratie, ‑ sous sa forme impériale ou sous sa forme républicaine, c’est tout un, ‑ se fût trouvée là en même temps que le libéralisme anglais pour aider au triomphe du caporalisme prussien !…

Il est incroyable que l’on ait pu continuer à tenir le peuple anglais pour le plus « fort » du monde en politique, après la faute colossale qu’il a commise en 1870. Faut-il que l’anglomanie ait été puissante pour qu’on ait mis si longtemps à s’apercevoir de l’aveuglement de l’Angleterre laissant naître une puissance formidable qu’elle pouvait écraser dans l’œuf ! S’il se présente un jour un historien qui ait le sens de la grande ironie, il fera rire les siècles aux dépens de ces hommes d’État britanniques qui jusqu’après Sedan, ‑ leur Sadowa, en définitive ! ‑ s’occupaient soigneusement de « localiser » le conflit, de le limiter à la France et à la Prusse, d’organiser une Ligue des Neutres et de faire respecter les conventions du droit international, et qui ne s’apercevaient pas qu’un nouvel Empire se formait, un Empire qui ne devait pas tarder à chercher à ravir la domination des mers à la vieille Albion…

Les institutions parlementaires et le gouvernement des partis auront coûté cher au peuple anglais en lui donnant pour guides, il y a quarante‑quatre ans, au moment où se jouait une si décisive partie, ses gladstoniens chimériques, ses absurdes libéraux. Nous qui ne croyons pas aux rigueurs du déterminisme historique, nous qui admettons que les destinées des peuples sont souples et malléables, nous ne pouvons pas nous empêcher de songer que l’histoire eût pu être changée, quand nous nous rappelons, par exemple, que c’étaient les conservateurs anglais qui étaient au pouvoir, au temps de l’alerte de 1875, lorsque l’Angleterre et la Russie opposèrent victorieusement leur veto aux desseins de Bismarck qui projetait d’en finir avec notre pays. Et ce sont encore les conservateurs anglais qui ont su comprendre la pensée d’Édouard VII, qui ont conclu l’Entente cordiale… Leur parti, aujourd’hui, est bien malade. On ne sait plus quand il pourra revenir aux affaires, sous quelle forme ni à quelles conditions il y reviendra. Et c’est ce qui pouvait arriver de plus fâcheux à l’Entente.

Encore une fois, et à un moment presque aussi grave que celui de 1870, l’Angleterre est livrée au libéralisme qui a fait ses preuves d’incapacité et d’aveuglement. La France, de son côté, est empoisonnée de démocratie… Et ainsi, l’Allemagne est en situation de remporter encore une grande victoire, et cette fois en pleine paix…

 

L’Action française, 25 avril 1914.




Source
L’Action française (journal)
Collection bainvillienne (livre)

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