Capitalisme et progrès social.

Par Jacques Bainville.
Publié en 1928.
Catégorie principale : Politique.

On a entendu ces temps-ci des hommes politiques déclarer que le progrès social doit être payé par la richesse acquise, ce qui a été considéré comme une menace nouvelle contre les capitaux. Il y a eu de l’émotion et beaucoup de commentaires.

Telle quelle, cette formule semble bien participer de la doctrine socialiste-communiste d’après laquelle le capital est l’ennemi du travail et des travailleurs, s’est formé et engraissé des sueurs du peuple et doit lui rendre ce qu’il lui a soustrait, selon la fameuse théorie de la plus-value. Faire payer le progrès social par la richesse acquise serait donc accomplir une œuvre de justice, presque une restitution.

Laissons de côté ce qu’il y a de démagogique et d’électoral dans cette proposition et, dans ce qu’elle a de séduisant et de sincère, voyons de quelle illusion et de quelle erreur elle part.

On accordera bien qu’il y a, depuis un siècle, un certain progrès social. Il ne faut même pas être très âgé pour se souvenir qu’on ne voit plus s’étaler dans les rues et au bord des routes les infirmités et les misères qu’on y voyait autrefois. Je me rappelle, dans mon enfance, le grand nombre des aveugles et des estropiés qui tendaient la main, évoquant la Cour des Miracles et formant le musée des horreurs de la misère et de la mendicité. Progrès de l’hygiène et des hôpitaux, progrès de l’assistance médicale, progrès des assurances et des retraites, le progrès social ne peut pas se nier. On le trouverait encore plus grand si l’on comparait notre époque non plus seulement à celle qu’ont vue les quinquagénaires, mais à celle qu’ont pu voir les octogénaires.

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Dira-t-on que ce progrès tient lui-même à celui de la démocratie, qui l’a arraché de haute lutte à la richesse égoïste et jouisseuse ? C’est une conception de l’histoire. Elle est fort courte au moins par un côté.

Comme toutes les bonnes choses, le progrès social coûte cher. Il demande de l’argent, beaucoup d’argent. Croit-on que dans la France de 1890 ou de 1860, pour ne pas remonter plus haut, il eût été possible d’en trouver assez pour toutes les institutions, les fondations et les œuvres qui existent aujourd’hui ?

Si l’on y regarde de près, on s’aperçoit que la protection contre la misère et la maladie a marché du même pas que l’amélioration du bien-être général et du niveau moyen de l’existence dans un même pays, cette amélioration elle-même étant liée au développement de la fortune publique, des ressources et des revenus de la nation.

Depuis une centaine d’années, cette richesse n’a fait que grandir. Le régime capitaliste, pour parler comme l’école de Karl Marx, a au moins prouvé une chose, c’est qu’il est capable de gérer la richesse, qu’il en crée d’une façon continue et, en outre, qu’il la diffuse dans des proportions insoupçonnées.

Le progrès social se trouve ainsi en relation directe avec les progrès du capitalisme. Les progrès de la démocratie n’y sont que pour peu de chose. Ils ne comptent que dans la mesure où la démocratie a pu trouver assez d’argent pour venir en aide aux déshérités. Autrement, on peut appeler progrès de la démocratie le fait, pour un neveu, de s’adresser avec succès à la bourse d’un oncle prospère.

Si le progrès social n’est qu’un progrès de la démocratie, on sera d’ailleurs en droit de demander pourquoi, à régime semblable, il est plus avancé dans un pays que dans un autre, et pourquoi les sujets de telle ou telle monarchie ont eu des retraites et des assurances bien avant les citoyens de telle ou telle république. Si l’on va par là, les assurances sociales seraient dues à Guillaume II, comme les chemins de fer à Louis-Philippe, la télégraphie sans fil à Marconi et à Victor-Emmanuel III.

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Car le progrès scientifique est lié, lui aussi, aux progrès du capitalisme qui a encouragé les chercheurs, en a développé le nombre et permis l’étude désintéressée comme il a multiplié la coûteuse installation des laboratoires. Une confusion facile à comprendre s’est établie parce que les grandes découvertes modernes de la science pure et appliquée se sont produites dans le siècle qui a suivi la Révolution, laquelle, cependant, par les ravages et les ruines de vingt ans de guerre civile et étrangère, les destructions de vies humaines et de talents connus ou ignorés, a plutôt retardé la civilisation industrielle. À preuve le bateau à vapeur, inventé par Fulton et qui, réfugié en Amérique, ne se répandit en Europe que quand la paix et l’ordre y furent rétablis.

Il ne serait, du reste, même pas exagéré, il serait très probablement vrai de dire que les progrès de la démocratie, comme le progrès social et le progrès scientifique, accompagnent les progrès du capitalisme.

La Révolution française a été rendue possible par le haut degré d’aisance auquel était parvenue la population de la France, aisance attestée par l’incroyable quantité des meubles et des objets d’art qu’on s’arrache aujourd’hui ? Pour conquérir le pouvoir, et surtout pour y rester, une classe doit en avoir les moyens, et le Tiers État les avait. De notre temps même, toute conquête des travailleurs s’établit sur le nouveau palier auquel s’est élevée la richesse générale. Si cette conquête dépasse les disponibilités, elle est impossible ou elle ne dure pas. Voir ce que les mineurs anglais ont fait de leur gagne-pain, l’industrie de la houille anglaise. Les mineurs anglais ont atteint le même résultat que les tisserands français s’ils avaient « conquis » la journée de huit heures en 1840.

Nous irons plus loin. C’est avec des capitaux et des procédés qui, au fond, sont ceux du capitalisme, que les ouvriers obtiennent souvent des améliorations de leur sort quand ces améliorations, étant réalisables, ne leur sont pas spontanément accordées. Qu’est-ce qu’une caisse de grève, sinon une mise de fonds constituée par une épargne et des prélèvements de prévoyance ? Dans ce cas, l’ouvrier n’agit pas autrement que le patron, quand le patron veut développer son affaire pour augmenter ses bénéfices. On dira que le patron peut emprunter. Mais jusqu’à un certain point seulement, de même que le gréviste pourra jusqu’à un certain point acheter à crédit chez le boulanger et le boucher.

De tout ce qui précède et que nous avons esquissé, on peut tirer cette conclusion que la formule « faire payer le progrès social par la richesse acquise » enfonce une porte ouverte, car sans richesse il n’y a pas de progrès. Mais cette formule suppose aussi que le progrès social dépend de la richesse, et que, par conséquent, il n’y a pas intérêt à la tarir.

 

Le Capital, 5 octobre 1928.




Source
Le Capital (journal)
Collection bainvillienne (livre)

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