Comment voulez-vous y croire ?

Par Jacques Bainville.
Publié en 1933.
Catégorie principale : Politique.

Croyez-vous au redressement des finances publiques ? Moi, très peu, depuis le commencement, et aussi peu, ou encore moins, M. Gaston Jèze, homme de gauche par une de ces habitudes qui s’appellent tradition, mais qui est formé à l’analyse et à la critique.

Professeur de droit public et de finances publiques à la Faculté de droit, M. Gaston Jèze écrit dans le Journal des Finances de cette semaine que le projet Chautemps, le quatrième depuis la législature, ne lui inspire pas confiance. Chautemps n’en peut mais. Georges Bonnet n’y est pour rien. Mettez un homme de génie au ministère de la rue de Rivoli, il ne pourra pas davantage. D’ailleurs le génie n’est pas nécessaire. Il suffit d’un peu de bon sens.

Louis XVI avait pris Turgot pour procéder aux économies et aux réformes. En même temps il avait rappelé les Parlements qui s’opposaient aux réformes et aux économies. Ceci annula cela. Supposez un Turgot, non plus en face des magistrats qui défendaient tous les privilèges avec les leurs, mais en face d’une Chambre élue. Turgot ne pourra rien faire de plus en 1933 qu’en 1775. Mais il serait aussi facile de supprimer le déficit aujourd’hui qu’alors (150 francs-papier par tête de Français, calcule M. Joseph Barthélemy dans le Capital), si le système ne s’y opposait aussi. Comment ? Oyez plutôt M. Gaston Jèze :

Le gouvernement cache les difficultés de la situation. C’est ainsi qu’il part d’un déficit de six milliards, alors qu’il est absolument certain qu’il est beaucoup plus considérable.

Pour ne pas effrayer l’opinion, il ne publie qu’avec un grand retard les statistiques sur le recouvrement des impôts, parce que les résultats sont défavorables, etc., etc.

Alors qu’il faut procéder à un lessivage en grand, à un nettoyage des écuries d’Augias, on recourt à des expédients déshonorants comme la loterie et la fausse monnaie.

On majore les recettes à retirer de certaines réformes irréalisables.

Le gouvernement a consulté, en janvier 1933, les techniciens. Ils ont répondu très franchement et très clairement. Pas un cabinet n’a osé appliquer le programme qu’ils ont présenté.

Ce n’est pas qu’ils n’en reconnaissent pas la valeur. Mais politiquement, ce programme est, Paraît-il, irréalisable.

Cela signifie que la corruption politique est si grande qu’elle a fait perdre le sentiment des devoirs envers le pays pour ne songer qu’aux batailles parlementaires et électorales. Chacun ne pense qu’à ses intérêts particuliers. Les ministres veulent rester ministres ; les députés veulent leur réélection ; les électeurs veulent ne pas payer d’impôt et recevoir des faveurs ; ils se servent, pour cela, de leur droit de vote. Personne ne s’inquiète des catastrophes imminentes.

Les plus malins affirment que des économies massives sont impossibles. C’est une erreur.

Les abus, les scandales, fourmillent en matière de subventions aux municipalités, d’assistance sociale, d’offices, de travaux publics, de prix payés aux planteurs de tabac, de pensions de guerre, de pensions de combattants, de pupilles de la nation, etc.

Le monopole de l’alcool industriel aboutit à des gaspillages inouïs.

On pourrait allonger la liste.

Les privilèges fiscaux injustifiables sont innombrables : bouilleurs, de cru, exemption fiscale des petits revenus, abattements à la base, etc., etc. La fraude fiscale dont on parle tant, est plus importante en bas qu’en haut. Les interventions parlementaires incessantes énervent l’assiette et le recouvrement des impôts. Les départements privilégiés fiscalement sont ceux qui ont des députés et des sénateurs politiquement influents.

C’est le pillage démagogique.

Pourquoi démagogique ? Il est électoral, voilà tout. Comment voulez-vous faire des élections sans démagogie, ce qui étymologiquement signifie « entraîner le peuple » ? Comment voulez-vous l’entraîner à voter pour vous si vous ne lui promettez pas quelque chose et quelque chose de plus que votre concurrent ? D’où la fameuse « surenchère ». D’où ces Chambres modérées, ces bonnes Chambres qui gaspillent autant que les autres, ce qui n’est pas particulier à la France puisqu’on a dit des partis, en Angleterre : « Nous n’avons à choisir qu’entre des dilapidateurs. »

M. Gaston Jèze pense que « les ministres des monarchies sont des pantins à la merci des camarillas et des favorites ». À la condition qu’il y ait des favorites, bien entendu. Louis XVI n’en avait pas et c’est lui qui fut guillotiné. Mais M. Gaston Jèze reconnaît que le cas des démocraties n’est pas meilleur parce que les élus, dont les ministres sont vraiment les « ministres », doivent tout à la faveur populaire.

Le cas n’est pas meilleur. Il est pire. L’appétit des favorites et des camarillas est satisfait avec quelques millions. Il faut des milliards pour les électeurs. Et la « grande mangerie de la cour » sous l’ancien régime était si peu de chose quand on la compare à l’immense pillage d’aujourd’hui qu’un syndicat de contribuables en prendrait volontiers le montant à forfait pour tailler dans la différence. Il en resterait même encore !

 

L’Action française, 10 décembre 1933.




Source
L’Action française (journal)
Collection bainvillienne (livre)

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