Le gribouille anglais

Par Jacques Bainville.
Publié en 1926.
Catégorie principale : Politique.

L’absurdité de cette démagogie ignorante et grossière qui s’appelle le socialisme n’aura jamais mieux paru que par la grève générale anglaise. Qu’est‑ce que les ouvriers anglais sont en train de commettre en ce moment-ci ? Un acte de suicide, tout simplement. Et l’on comprend que M. Baldwin, en apprenant que tout était consommé, que la guerre sociale s’ouvrait, n’ait pu se défendre contre les larmes. Car c’est l’existence de l’Angleterre qui est en jeu, l’existence dans ce qu’elle a de plus matériel : la nourriture, le pain quotidien.

L’ouvrier anglais n’a pas encore compris qu’il est devenu, dans l’univers, un objet de luxe. Douze cent mille chômeurs en permanence ne lui ont pas ouvert les yeux.

Il gagne beaucoup, dans une bonne monnaie, en travaillant peu. Il a un standard of life, un niveau de vie, élevé. C’est une sorte d’aristocrate de la production. Aussi produit‑il trop cher. Et comme il produit trop cher, le monde se détourne peu à peu des marchandises anglaises. Le ralentissement progressif des exportations britanniques inquiète depuis quelque temps déjà les hommes qui dirigent les destinées de cette nation devenue, elle aussi, trop nombreuse sur un sol trop étroit.

Si nombreuse qu’elle ne peut plus se donner à elle-même sa nourriture. Il faut toujours avoir cette comparaison présente à l’esprit : la France, qui, par bonheur, pour elle, a encore une agriculture, peut à la rigueur se nourrir elle‑même : cinq jours sur sept, le peuple anglais n’aurait rien à manger, s’il ne recevait son alimentation du dehors.

Pour la recevoir, il faut qu’il la paie. Pour la payer, il faut qu’il ait vendu à l’étranger de grandes quantités de marchandises. Si ces marchandises sont trop chères, ce sont les concurrents qui emportent les commandes. Et les marchandises anglaises, dont le prix est gouverné par le prix du charbon anglais, sont trop chères parce que l’ouvrier anglais, à commencer par le mineur, est trop bien payé dans une trop bonne monnaie.

C’est une nouvelle « loi d’airain du salaire » qui joue dans la vie internationale. Il y aurait des gouvernements socialistes partout, en Angleterre, en Allemagne, en France et ailleurs, que le problème serait identique. Anglais, Français ou Allemand, l’ouvrier doit manger. Plus qu’un autre, cinq jours sur sept, l’ouvrier anglais doit acheter sa nourriture au dehors. Il est donc désavantagé par rapport à ses rivaux.

C’est ce qu’il ne comprend pas. C’est ce que ses meneurs ne comprennent pas mieux ou ne veulent pas comprendre. Ils luttent, disent‑ils, pour les « conquêtes sociales », pour le maintien des hauts salaires et la journée de huit heures. On a parlé jadis de la « liberté de mourir de faim ». Si la grève générale d’outre-Manche était victorieuse, on verrait la beauté de la « conquête sociale » qui consiste à affamer un pays hyper-industriel et sans agriculture. Un tel pays ne peut vivre que par un commerce intense. Et le commerce intense n’est possible qu’avec une production à bon marché.

Aussi est-il curieux de voir l’attitude que prendra la classe ouvrière des autres pays. Elle a le choix : profiter de l’absence des Anglais pour leur enlever encore de nouveaux clients et de nouveaux débouchés. Ou bien, au contraire, aider leur grève. Dans les deux cas, l’Angleterre sera la victime.

Il semble bien que les ouvriers allemands, qui, instruits ou plutôt domptés par les désastres de l’inflation, travaillent à bas prix, adoptent la première méthode et qu’ils entrevoient une occasion de prendre la clientèle que l’Angleterre perdra. Quant à la seconde méthode, celle qui consiste à venir en aide aux grévistes anglais par solidarité, autant mettre un revolver entre les mains d’un homme qui annonce l’intention de se suicider.

Supposons que les mineurs anglais l’emportent et qu’ils conservent leurs hauts salaires. C’est à bref délai un déficit nouveau et certain des exportations anglaises avec une recrudescence de chômage. À la limite, quarante-cinq millions d’Anglais jeûnent dans leurs petites îles privées d’agriculteurs. Et il y a des gens qui prennent le socialisme pour un système et un parti d’hommes intelligents ! La méthode de Gribouille était géniale en comparaison de celle-là.

 

L’Action française, 6 mai 1926.





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