L’Angleterre depuis dix ans.

Par Jacques Bainville.
Publié en 1914.
Catégorie principale : Politique.

On a rappelé ces jours‑ci de divers côtés que l’Entente cordiale avait dix ans d’existence et le voyage à Paris du roi George V, accompagné de sir Edward Grey, commémorera cet anniversaire. Déjà Édouard VII avait préparé la réconciliation et la collaboration des deux pays par l’initiative qu’il avait prise en 1903 de s’assurer par lui-même des dispositions de la population parisienne. A l’Élysée et ailleurs, on ne manquera pas, en recevant son successeur, de rappeler ces souvenirs : Édouard VII a conservé un prestige considérable dans le monde républicain, et il n’a pas moins de deux statues déjà, en territoire français, dont l’une, équestre, en plein Paris. Il y a bien des rois de France, et des plus grands, dont on ne pourrait en dire autant…

Ce qu’il convient moins que jamais d’oublier, c’est que l’Entente cordiale, conçue par Édouard VII et conclue par un ministère conservateur, a été pratiquée presque dès l’origine (exactement depuis janvier 1906) par deux ministères libéraux. Et ces libéraux étaient bien mal désignés pour pratiquer une politique extérieure fondée sur un accord avec la France : il suffit, pour s’en convaincre, de se souvenir que leur parti, alors dirigé par Gladstone, était au pouvoir en 1870, quand le radicalisme anglais commit sa faute majeure, sa faute impardonnable, la faute que l’Angleterre paye cruellement aujourd’hui, en laissant la Prusse vaincre la France et former un puissant Empire allemand. Voyez comme l’histoire présente des ironies ! L’Empire allemand étant devenu menaçant pour la sécurité britannique, l’Angleterre a dû renoncer au système du « splendide isolement » et se résoudre à lier partie avec la France. C’est juste ce moment que l’électeur anglais a choisi pour renverser les conservateurs et ramener au pouvoir les radicaux dont la politique sans grandeur et sans prévoyance avait, en 1870, engendré les périls auxquels l’Angleterre du vingtième siècle devait parer. Telles sont les inconséquences du régime d’opinion.

Ainsi ce sont les radicaux anglais qui ont été chargés, parmi les plus graves circonstances européennes, d’appliquer une entente qui ne répondait pas à leurs sentiments. Car, à travers les années, et quelles que soient les apparences, un parti reste toujours commandé par ses origines. Les hommes qu’il groupe ont toujours en commun le même fonds d’idées, les mêmes tendances intellectuelles, les mêmes instincts et les mêmes réactions. Le puritanisme, facteur de la révolution anglaise du dix‑septième siècle, est resté un puissant élément de la vie publique. Et ce sont, de notre temps, les éléments les plus radicaux du libéralisme qui le représentent. Les puritains anglais étant traditionnellement pacifistes et germanophiles, on voit quelle contradiction il y avait à charger un cabinet radical d’exécuter le plan de politique étrangère formé par l’intelligence réaliste d’Édouard VII Lorsque ce plan exigea que l’Angleterre complétât son entente avec la France par un accord avec la Russie, toutes les traditions du parti libéral, hostiles au « tsarisme », se révoltèrent. L’influence personnelle d’Édouard VII, la logique de la situation eurent raison des répugnances, mais les sentiments subsistèrent. Voilà le fâcheux état d’esprit qui préside, du côté anglais aux destinées de la Triple‑Entente.

Les libéraux anglais font depuis huit ans une politique qui n’est ni dans leurs traditions, ni dans leurs goûts. Grand principe de faiblesse, cause peu douteuse de bien des échecs…

Sir Edward Grey s’est chargé d’accommoder les exigences du puritanisme et les nécessités de la vie nationale de son pays. En France et dans d’autres pays, le type de cet homme d’État s’est déjà rencontré. Tenter à l’intérieur des expériences sociales et fiscales qui ont un caractère presque révolutionnaire, et, en même temps, tenter de pratiquer une diplomatie active au dehors : c’est le programme de sir Edward Grey. Entre les deux parties de ce programme, il ne voit pas d’incompatibilité. Il ne lui semble pas dangereux d’associer le réalisme de sa politique étrangère à l’idéalisme de M. Lloyd George. Sir Edward Grey a trouvé tout naturel que l’Angleterre supprimât les privilèges parlementaires des lords, bouleversât le régime de la propriété, suscitât la guerre civile en Irlande, au moment où il s’agissait de retrouver pour l’Angleterre, dans les transformations de l’Europe, et en face de forces nouvelles, une situation égale à celle qu’elle occupait naguère. Sir Edward Grey n’a pas paru se douter qu’il n’était pas dans de très bonnes conditions pour exécuter le projet d’Édouard VII qui était de faire échec à la domination allemande. La loyauté de ce gentleman ne peut pas être mise en doute : à l’égard de la France, en particulier, sir Edward Grey a toujours été correct, d’autant plus correct que l’Entente cordiale ne l’engageait à rien de précis. Radical et utopiste de tempérament, sir Edward tient pourtant de sa famille et de son éducation le sens des affaires, les traditions de la grande politique. On tremble à l’idée que le Foreign Office tombe un jour entre les mains d’un puritain gallois comme M. Lloyd George ou d’un de ces vagues politiciens, si semblables aux nôtres, qui pullulent aujourd’hui à Westminster. Les résultats de l’activité de sir Edward Grey ne sont pas extrêmements brillants. La démocratie française n’a pourtant, quand on se représente ce qu’il eût pu arriver de pire, qu’à se louer de la présence de ce grand seigneur dans le cabinet Asquith. C’est un roi et un aristocrate ‑ Édouard VII et lord Lansdowne ‑ qui ont créé l’Entente cordiale. C’est un autre roi et un autre aristocrate ‑ George V et sir Edward Grey, ‑ qui, contre vent et marée, l’ont soutenue. Souvenons‑nous de cela !

Dans son beau livre l’Angleterre radicale, M. Jacques Bardoux a raconté les manœuvres des libéraux les plus avancés et des pacifistes germanophiles pour contraindre sir Edward Grey à partir et pour opérer un rapprochement anglo-allemand. On se rappelle que de propres collègues de sir Edward ‑ tel lord Haldane ‑ s’associèrent même à ce projet. Et il n’est pas difficile de concevoir qu’il y ait eu dans ces intrigues, dans ces contre-mines et dans cette résistance tantôt publique, tantôt voilée, à toute intervention un peu nette de l’Angleterre dans le sens de la Triple‑Entente un autre principe de faiblesse, et singulièrement grave, pour ce système.

Il est certain que, lorsqu’en 1908 l’Angleterre laissa tomber, devant le refus de l’Allemagne, la proposition de conférence qu’elle avait lancée pour régler, conformément au droit européen, l’annexion de la Bosnie-Herzégovine, ce ne fut pas pour elle ni pour nous une date très brillante. Et après le coup d’Agadir, lorsqu’à la suggestion portée par M. Paul Cambon, notre ambassadeur à Londres, d’envoyer une canonnière anglaise de concert avec une canonnière française s’embosser auprès de la Panthère, devant Agadir, il fut répondu par une fin de non‑recevoir, l’attitude de l’Angleterre ne fut pas encore très digne d’admiration. On nous donna, il est vrai, un discours de M. Lloyd George. Mais ce discours n’eut pas la vertu de déterminer cette conversation à quatre sur le Maroc, à laquelle le Foreign Office avait pensé… En l’espace de quelques années, on aura vraiment trop vu l’Angleterre se replier en bon ordre après les défaites de sa diplomatie. Car faut‑il revenir sur les échecs partiels, dont certains sont fort cuisants, que la politique de sir Edward Grey a subis pendant la crise orientale quand il suffisait que le ministre anglais, toujours dans la meilleure intention du monde d’ailleurs, élevât la voix pour que les nations balkaniques fissent sur‑le‑champ ce qu’il avait cru pouvoir leur interdire !

Comment, en effet, des plus grandes jusqu’aux plus petites nations de l’Europe, la conviction ne se serait-elle pas répandue que l’Angleterre de M. Lloyd George, l’Angleterre à l’état de révolution sèche, ne disposait plus des mêmes moyens que l’Angleterre d’autrefois ? Et comme s’il fallait longtemps aux gouvernements et même aux peuples pour s’apercevoir des faiblesses d’autrui ! Le monde entier a suivi les péripéties de la rivalité anglo‑allemande. Et il n’a pas été malaisé de se rendre compte que la chose qu’on eût tenue naguère encore pour invraisemblable se produisait, que la domination de l’Angleterre sur les mers, incontestée jusqu’au début de notre siècle, commençait à être menacée. L’Allemagne s’est révélée comme une puissance maritime considérable, capable d’inquiéter l’Angleterre qui a encore accusé ses alarmes par de vaines propositions de limitation des armements, propositions toujours rejetées d’ailleurs. Il y a même eu un jour où l’on put calculer que la flotte allemande serait à un moment donné non pas plus nombreuse, mais de meilleure qualité et de date plus récente que l’escadre anglaise. Et alors, parmi les nations, l’astre britannique a commencé de pâlir, on s’est mis à parier pour la chance de l’Allemagne…

Ce calcul a été fait d’une façon particulièrement sensible par l’Italie. On feint de s’étonner que l’Italie ne tienne plus autant que naguère à la contre-assurance maritime qu’elle avait conclue avec l’Angleterre et la France et que le contrat de la Triple‑Alliance, qui ne prévoyait que les difficultés continentales, ait été étendu à la Méditerranée. L’étonnant serait que le génie éminemment réaliste de la diplomatie italienne n’eût pas tenu compte des changements qui s’étaient opérés dans la distribution des forces navales.

La diplomatie française a vécu jusqu’à ces tout derniers mois sur la conviction que l’Italie n’oserait jamais négliger la tutélaire amitié du Royaume-Uni. Comme si les princes de la maison de Savoie et leurs ministres, calculateurs sans scrupules, n’avaient pas aperçu depuis longtemps les symptômes de décomposition et de décadence de toute sorte qu’offre à l’observateur le Royaume-Uni ! On essaye en ce moment, à Paris et à Londres, d’obtenir que M. de San Giuliano précise les paroles qu’il a prononcées au sujet des accords méditerranéens de l’Italie, et il est peu probable que M. de San Giuliano se laisse entraîner à des précisions qu’il n’a pas intérêt à faire. Ce qui est certain, c’est que sir Edward Grey a déclaré hautement que l’Angleterre ne permettrait pas que l’Italie occupât définitivement les îles du Dodécanèse et que, tout en affirmant que son occupation est provisoire, le drapeau italien flotte toujours et sans doute flottera longtemps sur Rhodes et Stampalia…

Telles sont les libertés qu’on se permet avec l’Angleterre radicale, l’Angleterre champ d’expérience de M. Lloyd George, l’Angleterre déchue de sa suprématie maritime. La moralité, c’est qu’il ne faut pas perdre de vue la politique intérieure des États avec lesquels on s’accorde ou on s’allie pour faire en commun de la politique extérieure.

 

L’Action française, 13 avril 1914.




Source
L’Action française (journal)
Collection bainvillienne (livre)

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