Un républicain d’autrefois

Par Jacques Bainville.
Publié en 1911.
Catégorie principale : Politique.

On a fêté, dimanche, Louis Blanc, dans l’arrondissement parisien qu’il représenta si longtemps, un des coins de Paris où l’idée républicaine s’enracina le plus profondément dès la première heure : la place Maubert, la rue Monge, le quartier des Écoles… Chose singulière : un conseiller municipal très modéré, qui passe en tout cas pour l’élu des réactionnaires, qui est combattu par les partis de gauche, fut parmi ceux qui prirent la parole en l’honneur de cet illustre républicain regardé aujourd’hui comme une vieille barbe inoffensive, – quelque chose comme le « bonhomme Système » dont parle Renan dans ses Souvenirs, un Jacobin déjà démodé sous la Restauration et qui se promenait comme un fantôme à travers la petite ville de Lannion. S’il y a encore, dans le quartier Saint-Victor, quelque électeur chenu qui se rappelle le passé, il peut témoigner que personne, voilà trente ans et plus, n’eût envisagé l’avenir de cette circonscription, alors si ardemment révolutionnaire, sous la forme d’une revanche de la réaction. Et Louis Blanc, j’imagine, a dû se retourner dans sa tombe le jour où son siège fut conquis par les républicains modérés – qui, quoi qu’ils fassent, resteront toujours, pour les purs, modérément républicains.

Louis Blanc, qui fut un des plus puissants agitateurs de son temps, était, disent ses biographes, petit, pâle et chétif et conserva toute sa vie l’air d’un enfant de treize ans. On raconte cette anecdote. Un révolutionnaire étranger avait été invité chez un socialiste parisien, à une importante réunion privée. Quand l’étranger entra, il ouvrit des yeux étonnés : « Comment, dit-il, le maître de la maison peut-il faire assister son petit garçon à des séances où l’on traite de choses aussi graves ? » Ce petit garçon, c’était l’illustre Louis Blanc, dont l’influence fit en grande partie la Révolution de 1848.

Avec des apparences frêles, il possédait une énergie indomptable. Né dans une famille aisée (le critique d’art bien connu Charles Blanc était son frère), il avait rompu avec ses parents, refusant même leurs subsides, et n’avait rien voulu devoir qu’à lui-même. Il eut ainsi une jeunesse cruelle, celle qu’il s’était choisie pour vivre en conformité avec ses idées : exemple qui était un peu moins rare alors qu’aujourd’hui. Mais, de ces années d’épreuve, il emporta une haine passionnée du régime bourgeois, du régime qu’il appelait, selon sa doctrine socialiste, le régime individualiste. Et, contre l’État et la société, dont il avait eu à souffrir, il prêta un « serment d’Annibal ».

Il put croire son jour venu, son jour et celui de ses idées, en 1848, quand il fit partie du gouvernement provisoire. Paris retentissait du Chant des ouvriers, par Pierre Dupont, qui exprimait toute la théorie de l’Organisation du travail, le grand ouvrage de Louis Blanc :

Quel fruit tirons-nous des labeurs

Qui courbent nos maigres échines ?

Où vont les flots de nos sueurs ?

Nous ne sommes que des machines.

Nos Babels montent jusqu’au ciel,

La terre nous doit ses merveilles :

Dès qu’elles ont fini le miel,

Le maître chasse les abeilles.

On appliqua les idées de Louis Blanc avec les ateliers nationaux, et ce fut, naturellement, un désastre. Il n’en est pas moins vrai que Louis Blanc avait exposé un grand nombre de théories que devait reprendre plus tard Karl Marx. L’Organisation du travail est de 1840, et le Capital ne parut sous sa première forme qu’en 1859. Or, en 1840, Louis Blanc annonçait déjà la concentration des capitaux, la formation d’immenses propriétés aux dépens de la moyenne et de la petite. Louis Blanc se trompait, d’ailleurs, autant que Marx. Mais enfin, il eut le mérite de se tromper le premier.

Les générations nouvelles l’ignorent à peu près. On ne lit plus ses livres, pas même sa fameuse Histoire de dix ans dont se sont nourris les républicains de la vieille école. Et se souvient-on seulement qu’il faillit, à l’Assemblée nationale, après la guerre, faire échouer la République ?

On votait, en janvier 1875, sur le fameux amendement Laboulaye : « Le gouvernement de la République se compose de deux Chambres et d’un président. » Deux Chambres ? Louis Blanc tenait pour la Chambre unique selon la pure doctrine, celle de la Révolution et celle de 1848. Lui et son groupe de l’extrême gauche déclarèrent qu’ils s’abstiendraient. Ils n’étaient que cinq. Mais cinq abstentions, quand le régime devait être voté à une voix, c’était plus qu’il n’en fallait pour changer l’histoire.

On dut supplier Louis Blanc et ses amis de marcher. « Nous nous laissâmes traîner à la tribune, a-t-il écrit dans ses Souvenirs, et nous jetâmes, l’un après l’autre, notre bulletin dans l’urne, au milieu de l’émotion générale et au bruit d’applaudissements immenses qui nous entrèrent comme des flèches dans le cœur. »

Quelques jours plus tard, il vota aussi, la mort dans l’âme, l’amendement Wallon, celui qui fut définitif. Mais il ne se consola jamais d’avoir aidé à établir, par son vote, une République bourgeoise, « la République du centre-droit ».

 

L’Action française, 30 novembre 1911.




Source
L’Action française (journal)
Collection bainvillienne (livre)

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