Le soldat de l’Angleterre et le marin de la France

Jacques Bainville, L'Action française, 1928.

Le cardinal de Richelieu disait des Anglais, qu’à la vérité il n’aimait guère : « Ils se portent toujours au contraire de ce qu’on leur demande et ne veulent jamais ce qu’on leur propose. »

Il y a d’ordinaire, dans ces sortes de maximes, de définitions et de boutades, une part d’exactitude et une grosse part d’exagération. Les Anglais, dans les négociations, ne font pas toujours et comme par système, le contraire de ce qu’on voudrait qu’ils fissent et, ce qu’on leur propose, ils l’acceptent quelquefois. D’ailleurs, ils ont une grande qualité. C’est que, sachant, pour leur part, dire no, ils admettent très bien que nous leur disions non.

Un accord franco-anglais sur la limitation des armements est annoncé aujourd’hui. Les termes de cet accord ne seront connus qu’après communication aux autres gouvernements. On ne peut donc en mesurer encore la portée. Et il n’y a pas lieu non plus d’entonner un hymne de gloire, car l’expérience a dû apprendre qu’il fallait le plus souvent rabattre les trois quarts de ce genre de succès.

Cependant, il est toujours bon et agréable que la France et l’Angleterre s’entendent sur quelque chose, car il y a très longtemps qu’on l’a dit : l’union de la France et de l’Angleterre, c’est la paix de l’Europe. Il n’y a donc pas de pays qui puissent causer plus utilement de limiter leurs armements.

Entre deux peuples qui n’ont plus, depuis longtemps, d’intérêts vitaux contraires, entre lesquels un conflit et à plus forte raison une guerre, ne se conçoivent même pas, qu’est-ce qu’un accord de ce genre peut signifier ? Il ne s’agit pas, il ne peut pas s’agir de dissoudre purement et simplement armées et flottes. Par conséquent la France et l’Angleterre, en limitant leurs forces militaires, tendent naturellement à les adapter.

De sorte que cet accord pourrait bien, à la fin, ressembler à une convention d’états-majors.

 

Au fond, nous avons intérêt à la puissance navale des Anglais, et les Anglais ont intérêt à la solidité de notre armée. Les Allemands n’ont-ils pas assez dit que nous étions les soldats de l’Angleterre ? Les Anglais sont devenus un peu nos marins. Nous les avons trouvés en 1914 pour garder la Manche et il ne faut pas oublier qu’ils n’avaient pas attendu l’invasion de la Belgique pour tenir envers nous leurs engagements maritimes. Aujourd’hui encore, qui assure la police des Océans, qui protège le libre passage du canal de Suez, qui maintient la paisible possession des colonies, sinon la Royal Navy dont nos escadres ne sont que de très modestes auxiliaires ? Jamais à nous seuls nous ne pourrions défendre nos voies de communication avec un empire colonial vaste et riche, par conséquent tentant et objet de convoitise, et qui est disséminé aux quatre coins du monde.

Réciproquement, si la France n’est pas en mesure d’assurer la paix sur le continent, qui empêchera une puissance ambitieuse de jouer un grand rôle maritime de braquer au cœur de la Grande-Bretagne non pas seulement le pistolet d’Anvers, mais celui de Calais et celui de Boulogne et celui de Cherbourg ?

Les intérêts de l’Angleterre et de la France sont donc complémentaires. Et l’on ne comprenait pas très bien que, naguère, les experts anglais voulussent nous interdire des submersibles qui n’étaient pas dirigés contre l’Amirauté britannique. Tout cela est heureusement fini et la mission du nouvel ambassadeur de Grande-Bretagne à Paris, sir William Tyrrell, commence ainsi sous les plus heureux auspices.

On se demande uniquement si, entre pays qui n’ont pas autant d’intérêts communs que la France et l’Angleterre, les accords sur les armements donneront des résultats aussi heureux.

 

L'Action française, 2 août 1928.

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Texte choisi et publié par Florent Descourtils, le 21/11/2021 -