La vendetta irlandaise

Jacques Bainville, La Liberté, 1927.

Lorsque l’Irlande s’agitait pour avoir le Home rule et l’indépendance, lorsqu’elle empoisonnait la vie politique anglaise, il y avait, dans le royaume, qui s’appelait alors Royaume-Uni, des hommes sages ou sceptiques qui disaient : « Voulez-vous être débarrassées de ce fléau ? Accordez aux Irlandais ce qu’ils demandent. Laissez-les se gouverner eux-mêmes. Vous verrez ce qu’ils deviendront. » L’assassinat de O’Higgins semble donner raison à cette prophétie. 

Récapitulons l’histoire irlandaise depuis quelques années. Le vieux parti nationaliste, assagi, comptait obtenir le Home rule par les moyens parlementaires. Vinrent les jeunes du Sinn Fein, qui reprirent la méthode de l’action directe. Pour eux, les nationalistes comme John Redmond étaient des badernes, sinon des traîtres. Le Sinn Fein, en 1921, arrache enfin à l’Angleterre le droit pour l’Irlande de disposer d’elle-même. Un traité est conclu entre le gouvernement britannique et l’État libre d’Irlande comme entre des égaux. Aussitôt une partie des Irlandais s’insurge contre ce traité qui garde encore un lien entre l’Angleterre et l’Irlande. Un parti de l’indépendance absolue se forme, celui des républicains, qui refusent le serment d’obligeance au roi George V. Et la guerre civile commence entre patriotes irlandais, naguère fraternellement unis dans le Sinn Fein, et devenus les uns partisans, les autres adversaires du traité.

Cette guerre civile a duré près de deux ans. La force est restée du côté des gouvernementaux ratificateurs du traité. Et l’assassinat de O’Higgins est la suite de la répression impitoyable à laquelle ils se livrèrent contre leurs camarades de la veille. Rien de plus dramatique que l’histoire de O’Connor, ami intime de O’Higgins, que celui-ci, ministre de la justice, avait refusé de gracier et qui laissait tous ses biens à celui qui l’avait livré au peloton d’exécution. Les Walter Scott et les Alexandre Dumas de l’avenir trouveront là une matière admirable. Déjà Pierre Benoit leur a tracé la voie dans la Chaussée des géants. Ceux qui croient que la vie moderne est pauvre en aventures ne savent pas regarder autour d’eux.

Entre les O’Higgins et les O’Connor, il y a plus qu’une querelle des Montaigu et des Capulet, plus qu’une vendetta de famille. Le crime de Blackburn suit de près les élections générales, où les républicains, les partisans de l’indépendance, absolue ont obtenu autant de sièges que les gouvernementaux. Ceux-ci ne gardent le pouvoir qu’avec l’appui des travaillistes et de divers petits groupes. Leur situation est fragile. Et l’on se demande si la guerre civile ne va pas reprendre, si le signal n’en aura pas été donné par l’assassinat du vice-président de l’État libre.

Mais, chez les républicains eux-mêmes, il y a des extrémistes. Valera, qui traitait O’Higgins comme O’Higgins avait traité Redmond, a été maudit comme un modéré par miss Swiney, la sœur du célèbre maire de Cork, celui qui s’était laissé mourir de faim dans une prison anglaise. Le caractère irlandais, dans son acharnement, a des parties admirables et des parties funestes. S’ils continuent ainsi, ces Celtes incorrigibles dans leur esprit de clan s’extermineront et ils donneront raison aux Anglais flegmatiques qui attendent que l’expérience de l’Irlande libre soit finie.

 

La Liberté, 12 juillet 1927.

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Texte choisi et publié par Florent Descourtils, le 21/11/2021 -