Le vote des femmes en Angleterre

Jacques Bainville, La Liberté, 1927.

L’Angleterre accomplit un pas nouveau vers l’universalisation du suffrage. Après avoir donné le droit de vote aux femmes de plus de trente ans, elle abaisse cette limite à vingt et un ans, comme pour les hommes. L’élément féminin étant, en Grande-Bretagne, sensiblement supérieur à l’élément masculin, – il y aura désormais 14 500 000 électrices contre 12 500 000 électeurs, – l’Angleterre sera désormais gouvernée par les femmes, ce qui n’aura d’ailleurs rien de surprenant au pays de Marie Tudor, d’Elisabeth et de Victoria.

Après tout, Blanche de Castille, Anne de Beaujeu, Catherine et Marie de Médicis, Anne d’Autriche n’ont pas non plus fait si mauvaise figure de reines et de régentes. On ne voit rien qui rende les femmes indignes de s’occuper de politique. Leur bon sens et leur esprit d’observation sont reconnus. Quelle raison peut-il y avoir de les éloigner des sections de vote où le premier ivrogne venu a accès ? Du moment que le suffrage est universel, les femmes doivent voter. Et, du moment qu’elles votent, la limite d’âge doit être égale pour elles et pour les hommes. Pourquoi une joueuse de tennis de vingt et un ans serait-elle moins apte à choisir entre un conservateur, un libéral et un travailliste qu’un joueur de golf du même âge ? C’est l’évidence à laquelle M. Baldwin a fini par céder.

Notez bien que l’Angleterre a été très lente à venir au suffrage universel. Elle ne s’y est décidée que péniblement et le droit de suffrage n’a été étendu que par étapes qui se sont prolongées jusqu’au vingtième siècle. Récemment encore, on corrigeait la démocratie en accordant aux propriétaires le droit de voter dans toutes les circonscriptions où ils avaient des immeubles. C’est que le régime parlementaire anglais, inventé par les barons ; était d’origine aristocratique et que les Anglais craignaient de l’altérer en le démocratisant.

Ces craintes n’étaient pas tout à fait injustifiées. Mais du moment que le parlementarisme cessait d’être le monopole et le sport d’une classe, – on l’a comparé justement à une partie de football avec une équipe conservatrice d’un côté, une équipe libérale de l’autre, – on devait être conduit à faire voter tous les adultes. Le suffrage des femmes est dans la logique de la démocratie, qui veut que tout le monde soit représenté.

En cette circonstance, les Anglais, qu’on dit inaccessibles à la raison pure, suivent la logique, à laquelle les Français tournent le dos. Pourquoi, en effet, le droit de vote est-il refusé aux femmes françaises avec tant d’obstination, tandis que les Anglaises et les Allemandes, pour ne parler que d’elles, sont électrices et éligibles ? Ne cherchons pas bien loin : c’est parce qu’on se méfie des confesseurs. Et le préjugé est fort ancien. C’est Ponsard qui fait dire – dans le Lion amoureux, je crois, – à l’un de ses personnages, ce vers célèbre :

Les femmes n’ont jamais aimé la république.

Et il est vrai qu’on verrait, en France, beaucoup de femmes conservatrices, modérées ou révolutionnaires, mais qu’il s’en trouverait très peu d’affiliées au parti radical-socialiste et au comité de la rue de Valois.

 

La Liberté, 15 avril 1927.

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Texte choisi et publié par Florent Descourtils, le 17/11/2021 -