Le tunnel sous la Manche

Jacques Bainville, La Liberté, 1929.

Cette fois, on a cru que ça y était, que le fameux tunnel sous la Manche, après cinquante ans de projets et d’espoirs, deviendrait une réalité. Les objections et les répugnances faiblissaient en Angleterre. Il semblait même que le gouvernement britannique vît dans ce grand œuvre un remède aux plaies qu’il n’arrive pas à guérir et dont le chômage est la plus grande. Patatras ! Il semble bien que tout soit à recommencer.

La Chambre de Commerce de Manchester a délibéré sur le tunnel et elle a conclu qu’il était contraire aux intérêts anglais. Décision importante. Cette Chambre de Commerce n’est pas une Chambre de Commerce comme une autre, ni Manchester une ville comme une autre. Qui dit « manchestérien » dit liberté économique, laissez-faire et laissez-passer de tout, des idées comme des marchandises. C’est Lobden et c’est le coton qui se dressent aujourd’hui contre une voie de grande communication entre les hommes.

On ne peut pas dire que les membres de la Chambre de Commerce de Manchester soient inspirés par des considérations de défense militaire et de sécurité nationale. Ce n’est pas le point de vue auquel on a l’habitude de se placer dans la cité cotonnière. Alors il faut chercher autre chose. Et ce qu’on trouve, au fond, c’est que l’Angleterre ne veut pas cesser d’être une île, moins pour des raisons traditionnelles ou sentimentales que pour des raisons pratiques.

Et la plus forte de ces raisons pratiques c’est que, le jour où l’Angleterre serait reliée au continent, sa marine cesserait d’être ce qu’elle est, le métier de marin lui-même cesserait d’être le métier essentiel. L’Angleterre a eu besoin, parce qu’elle était une île, de rayonner sur les mers. Toute sa vie s’est organisée là-dessus. Ce qui diminuerait le besoin affaiblirait l’organe, et l’organe est devenu essentiel. L’intensité de la navigation dans la Manche entretient l’activité de la navigation jusque dans l’Océan Indien et les mers de Chine. Les navires qui vont à Calais multiplient ceux qui vont jusqu’à Shanghaï. À quoi bon dériver le trafic, et les habitudes, vers les voies ferrées continentales ?

Il faut compter en outre que l’industrie maritime est une des principales industries de l’Angleterre, celle qui assure sa subsistance sous toutes les formes, celle qui lui procure les plus gros bénéfices. À ne regarder que la balance commerciale, l’Angleterre irait à la ruine. Pour l’année dernière, le déficit des exportations a été de cinquante milliards de nos francs ! Somme colossale, perte annuelle épuisante. L’Angleterre n’y résisterait pas si, roulier des mers, les frets ne lui apportaient de larges compensations.

On comprend qu’elle hésite à déranger cette grande machine qui pour elle est vitale et le tunnel sous la Manche ouvrirait la possibilité d’un dérangement. Aussi n’est-ce peut-être pas encore demain qu’on pourra, sans changer de voiture, aller de Londres à Paris, parce que ce serait bientôt aller de Londres à Calcutta et, un jour, par le tunnel de Gibraltar, de Londres au Cap, sans descendre de wagon.

 

La Liberté, 13 mars 1929.

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Texte choisi et publié par Florent Descourtils, le 19/11/2021 -