Les champs désertés

Jacques Bainville, La Liberté, 1929.

J’entendais déjà dire dans mon enfance que l’agriculture manquait de bras, de sorte qu’elle était plaisamment représentée sous la forme d’une Vénus de Milo. C’était un temps où l’on prenait beaucoup de choses avec légèreté. Aujourd’hui on ne rit plus. La Terre qui meurt, comme disait le très beau titre d’un roman de M. René Bazin, est devenue un sujet de préoccupation. Comment retenir à la terre le rural qui nourrit les cités et qui fait leur richesse ?

Les lois s’occupent des cultivateurs et les lois peuvent beaucoup. On l’a bien vu il y a trente et quelques années par Jules Méline, qui avait tout simplement sauvé l’agriculture française, ce qui lui avait d’ailleurs valu le sobriquet de « Méline pain cher ». Le pain cher est un grand dommage. Pas de pain du tout est un dommage encore pire. Grâce à Jules Méline, il y a eu du pain et c’est peut-être à lui, en dernière analyse, que Clemenceau a dû de pouvoir gagner la guerre. Que serait-il arrivé si la France n’avait pas pu se nourrir elle-même et si elle n’avait trouvé dans les rangs de sa paysannerie des soldats résistants ?

L’après-guerre a marqué pour nos campagnes un temps de prospérité. La dépréciation monétaire et la hausse des prix ont été favorables à l’agriculture. Et cependant l’exode vers les villes a continué. Il a pris les allures d’un véritable torrent. On s’en inquiète d’autant plus que les conditions de la vie agricole deviennent moins bonnes et que les ruraux cesseront d’être retenus à la terre par les bénéfices qu’elle donnait. Comment arrêter le dépeuplement des champs ? Car une chose certaine est que le « retour à la terre » est une utopie. Celui qui a abandonné la charrue n’y revient jamais.

Seulement, ce n’est pas la première fois dans l’histoire que les campagnes sont abandonnées et qu’on s’en alarme. Auguste, à Rome, chargea Virgile de représenter aux paysans qu’ils avaient tort de quitter leurs sillons et le bonheur géorgique. Après la grande invasion des Germains en Gaule, sous l’empereur Probus, ce fut dans nos guérets la même désolation. Etc., etc. Pourquoi ? Parce que, chaque fois que surviennent de profondes commotions, de vastes destructions, chaque fois qu’il y a renouvellement des conditions de l’existence économique, il se produit dans les villes un besoin intense de main-d’œuvre et aussitôt le paysan répond à l’appel, heureux de quitter une vie pénible et exposée aux hasards des intempéries, tenté par le bruit et le mouvement des cités. Car l’homme est né sociable. Et l’on ne sait peut-être pas assez que le principal agent du dépeuplement des campagnes, c’est l’ennui.

Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait rien à faire justement pour rendre la vie des champs moins rude. Mais on peut prévoir que l’exode continuera tant que les villes auront du travail à offrir. Il s’arrêtera quand l’activité industrielle se ralentira, ce qui, chose à noter d’ailleurs, pourrait bien arriver par une crise agricole, laquelle déterminerait une régression des achats, une « sous-consommation » de la part d’une clientèle nombreuse. Alors, le paysan restera à la terre, féconde en hommes et en fruits. Alors, comme aux autres époques qui avaient vu la même désertion, il ne faudra pas plus d’une ou deux générations pour que les campagnes soient repeuplées.

 

Jacques Bainville, La Liberté, 30 novembre 1929.

Année de publication
Texte choisi et publié par Florent Descourtils, le 10/11/2021 -