Les deux rives

Par Jacques Bainville.
Publié en 1912.
Catégorie principale : Us & Coutumes.

 

On parlera longtemps de la guerre des deux rives, du conflit qui met dans la vie parisienne la rive droite aux prises avec la rive gauche, parce qu’il en est des sujets de chronique comme des sujets de conversation, et que l’on ne renonce pas plus facilement aux uns qu’aux autres. Il y a ainsi des poncifs et des motifs qui se repassent traditionnellement de bouche en bouche et qui survivent même à leur objet. C’est une des choses sur lesquelles les maîtresses de maison sont le plus parcimonieuses.

L’antithèse de la rive droite et de la rive gauche fait encore assez bonne figure, et il faut reconnaître que de récents incidents l’ont rafraîchie. En deçà de la Seine, ne règne pas le même « prince des poètes » qu’au-delà. Y a-t-il donc vraiment deux Paris ? Cette guerre des salons et des cénacles est-elle inspirée par une sérieuse contradiction entre les mœurs et les idées courantes de deux parties de la capitale, dont la Seine marquerait les frontières plus symboliques que réelles ? Nous voudrions le croire encore, mais tout nous montre que nous n’en sommes déjà plus tout à fait là.

L’allégorie des deux rives commence à appartenir au passé. Elle a représenté d’ailleurs un état purement transitoire, comme on s’en aperçoit en reprenant les faits dans l’ordre historique.

Il y a eu, en France, une longue période, dont le secret commence à être percé, où l’intelligence eut une place favorisée. Ni le dix-septième, ni le dix-huitième siècle n’eussent compris l’allégorie qui est contenue dans la rivalité de la rive droite et de la rive gauche. Elle ne signifie pas autre chose que l’antagonisme qui oppose la poésie et la pensée à la richesse et au pouvoir. Mais le talent, l’esprit, le savoir ne sont traités en adversaires ou dédaignés par les valeurs sociales que depuis un temps relativement court. Aujourd’hui le succès seul est capable de forcer l’entrée des grandes maisons. Jadis c’était dans les grandes maisons que se préparait le succès. Voyez la place que l’école de 1660, notre grande école classique, occupa d’emblée à la Cour et dans la société. Voyez comment, sous les règnes suivants, les lettrés trouvèrent un accueil bienveillant et facile dans le meilleur monde. On reste confondu quand on pense à la réception que Jean-Jacques Rousseau, laquais errant la veille, rencontra dans la ville la plus brillante et la plus raffinée de l’univers.

Avec la Révolution, et même après la Révolution, à chaque pas que faisait la démocratie, la situation changeait et s’aggravait. Monarchie et aristocratie s’affaiblissant ou disparaissant, la littérature se trouvait en face des puissances grossières qui avaient remplacé celles-là. Les puissances d’argent ont toujours été en défiance et en hostilité, parce qu’elles se sentent en état d’infériorité, vis-à-vis des puissances intellectuelles. La Fontaine avait déjà vu que si, de son temps, la finance l’eût emporté, sa vie de poète négligent n’eût pas été rose. Au cours du dix-neuvième siècle, le « riche ignorant » du fabuliste n’a cessé de grandir en importance. Avec ce recul de la civilisation, le rôle du lettré de condition modeste est devenu de plus en plus effacé. Tant et si bien qu’il s’était créé à Paris deux mondes différents, deux peuples hostiles, symbolisés par les noms des deux rives. Retirée sur la docte Montagne Sainte-Geneviève et sur le poétique Montparnasse, comme sur un Aventin, la plèbe littéraire a opposé longtemps une résistance héroïque à la tyrannie de l’Or victorieux.

Nous touchons évidemment au terme de ce grand combat. Matériellement, la rive droite empiète sur la rive gauche, tourne les positions de l’art et de la pensée. Tout le monde connaît les quartiers neufs que peuplent déjà les financiers, les acteurs à cachets colossaux, les colonies étrangères : le Champ de Mars est devenu le Champ de Plutus. Chaque semaine, au faubourg Saint-Germain ou autour du Collège de France, tombent les antiques et nobles demeures, comme les modestes maisons où poètes et philosophes trouvaient à se loger « à la sixième chambre ». Une spéculation insolente investit le quartier Latin et la mansarde devient une rareté hors de prix.

Bientôt, si la conquête continue, l’opposition entre les deux rives ne sera plus qu’un souvenir, la droite ayant absorbé la gauche. Déjà la rive droite elle-même a pris un caractère d’un américanisme audacieux. Des boulevards jadis habités par de riches oisifs sont aujourd’hui couverts d’enseignes : ce sont les régiments de l’Or qui sonnent la charge. À moins d’une réaction prochaine et vigoureuse, Paris est condamné à devenir un immense bazar. Mais l’intelligence a beau ne plus posséder qu’un îlot de la grand’ville, elle ne doit pas perdre courage. Charles VII n’était-il pas le roi de Bourges avant de reprendre son royaume aux Anglais ?

 

L’Action française, 15 décembre 1912.




Source
L’Action française (journal)
Collection bainvillienne (livre)

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