Plages et stations balnéaires

Jacques Bainville, N.C., 1927.

La France présente un développement côtier d’environ 3.000 kilomètres. Il y en a un bon tiers qui est, comme on dit, « susceptible » de se transformer en stations balnéaires. Ce travail est en voie d’accomplissement.

Les chroniqueurs nous apprennent qu’en l’an mil la France se couvrit d’un blanc manteau d’églises. En l’an 1927, nos rivages se couvrent d’hôtels, de villas, de cabines de bains, de tentes-parasols. De Dunkerque à Hendaye, du cap Cerbère à la Turbie, se déroule une longue plage qui incite à la natation, aux siestes sur le sable et aux exercices de gymnastique suédoise en plein air, dans des costumes qui permettent de savoir exactement comment sont faites la femme de votre voisin et la nièce de votre apothicaire.

De séduisantes affiches, d’innombrables poteaux indicateurs appellent les citadins à la Grève d’or, au Site des pins, au Golfe enchanté, à la côte d’Améthyste. Il n’est crique ni anse où l’on ne bâtisse un hôtel Beau Rivage et un Casino, où l’on ne spécule sur le prix du mètre carré, où le pêcheur n’abandonne la sardine et le hareng pour l’exploitation, beaucoup plus fructueuse, du Parisien. « Terrains à vendre au bord de la mer » comme disait le roman de ce pauvre Henry Céard.

Aujourd’hui, Guy de Maupassant devrait recommencer sur des données nouvelles son Mont-Oriol, histoire d’une ville d’eaux qui ne réussit pas. Il y a bien, ici et là, quelques plages, trop neuves, trop ambitieuses, trop vite lancées, où, dans le palace à 150 francs par jour, élevé milieu des dunes encore solitaires, les garçons se morfondent en regardant tomber la pluie tandis que le patron voit venir la faillite. Honneur au courage malheureux ! La saison prochaine verra la revanche d’OrioI-plage où le baigneur affluera.

Les autres étés, mon fruitier était déjà à Deauville et ma crémière à Cabourg. Cette année, l’exode s’est étendu. Le papetier est à Royan et la teinturière-stoppeuse à Biarritz. En vain la haute fuit-elle à Juan-les-Pins. Ses fournisseurs iront l’y rejoindre.

Ce sont les miracles de l’inflation qui laisseront sur nos grèves plus de villas Bellevue que les terreurs de l’an mil n’avaient laissé d’églises sur les monts et dans les plaines. Que nous parle-t-on de crise économique ? La moitié de la France est en pantalon blanc et en costume de bain. Et même les affaires des entrepreneurs de révolution ne marchent pas trop mal puisque la belle-mère de M. Cachin a des villas sur la côte normande et M. Berthon, un mas devant la mer voluptueuse où chantaient les sirènes.

 

N.C., 1927.

Année de publication
Texte choisi et publié par Florent Descourtils, le 02/12/2021 -